ARCANE 6 / ~13 MIN DE LECTURE / PAGES SOURCE 105–119
L’angle aveugle
La fabrique d’une pensée
Pendant longtemps, l’humanité a cru que ses plus grandes humiliations lui venaient du ciel. Elle avait d’abord appris que la Terre n’occupait pas le centre du monde. Puis elle avait découvert que l’homme n’était pas séparé du vivant, mais inscrit dans la longue chaîne de l’évolution.
Enfin, avec Freud, elle avait dû admettre que la conscience ne gouvernait pas seule la maison intérieure : sous la parole raisonnable travaillaient des pulsions, des désirs, des souvenirs et des conflits que le sujet ne maîtrisait pas entièrement.
Trois blessures narcissiques avaient successivement déplacé l’homme hors du centre qu’il s’était attribué. Thierry Ehrmann en propose aujourd’hui une quatrième. Elle ne résiderait pas seulement dans le fait qu’une machine puisse calculer plus vite, mémoriser davantage ou parcourir en quelques instants des quantités de textes qu’aucun cerveau humain ne pourrait lire au cours d’une vie.
De telles supériorités quantitatives existaient déjà avec les premiers ordinateurs. Une calculatrice savait depuis longtemps accomplir en une fraction de seconde une opération qui aurait exigé d’un homme plusieurs minutes.
Personne n’en avait conclu que l’humanité venait de perdre le monopole de la pensée.
La blessure nouvelle est plus intime. Pour la première fois, un système non humain peut restituer à un individu une forme possible de sa propre pensée, faire apparaître des relations qu’il n’avait pas lui-même formulées, repérer les récurrences de son discours, reconstruire certaines transitions demeurées implicites et lui montrer qu’entre ce qu’il croit penser et ce qu’il produit réellement existe parfois un écart.
L’homme ne découvre plus seulement qu’il n’est pas au centre du monde, du vivant ou de sa propre conscience. Il découvre qu’il pourrait ne pas être le meilleur interprète de sa propre pensée.
C’est là que commence la véritable conversation entre Thierry et l’IA. Elle ne naît pas d’une fascination naïve pour la technologie. Elle naît d’un soupçon. Depuis l’enfance, Thierry se méfie de la première version du réel. Marcel Ehrmann lui a transmis la discipline des structures, de la preuve et des rapports de force.
Romagnieu lui a appris que la matière corrige les constructions de l’esprit. Les sciences, la psychanalyse et le droit lui ont ensuite appris, chacun selon leur régime propre, qu’aucune hypothèse, aucune parole et aucun fait ne peuvent être séparés des conditions dans lesquelles ils sont éprouvés ou interprétés.
À travers ces apprentissages s’était formée une question constante : qu’est-ce qui échappe au regard au moment même où l’on croit voir ?
Ce qui échappe n’est pas nécessairement caché. Il peut se trouver devant nous, mais hors du cadrage que nous avons choisi. Il peut être minuscule, périphérique, déprécié ou réputé sans importance. Il peut résider entre deux faits bien documentés, dans cette zone intermédiaire que personne ne songe à interroger parce que chaque extrémité paraît suffisamment connue.
Thierry nomme cette zone le blind spot. L’angle aveugle. Le terme vient du champ visuel, mais il déborde très vite l’optique.
Il désigne l’information absente d’une démonstration, la relation oubliée entre deux événements, le document que personne n’a classé au bon endroit, l’artiste que l’histoire officielle a laissé sur son bord, le flux économique dissimulé par la lecture politique, le mobile qui n’apparaît pas dans le récit convenu, ou encore le biais du chercheur persuadé d’être parvenu à la neutralité.
L’angle aveugle n’est donc pas un vide. Il est un espace de travail. C’est ce que Thierry recherchera dans les catalogues de vente lorsqu’il construira Artprice : non seulement les adjudications visibles, mais les relations entre l’œuvre, l’artiste, la date, la technique, la Maison de Ventes, la devise, la provenance, les passages successifs sur le marché et les transformations de la valeur.
La puissance de la base ne devait pas provenir de l’accumulation brute des prix. Elle devait naître de leur mise en relation.
C’est encore ce qu’il cherchera dans les archives d’Hippolyte Mireur, chez Thomas Bayer, Enrique Mayer ou Peter Hastings Falk : les continuités perdues, les filiations documentaires et les pans de mémoire que l’histoire du Marché de l’Art n’avait pas encore convertis en infrastructure intelligible.
À la Demeure du Chaos, le même geste changera de matière. Les portraits, les cartes, les ruines, les traces de guerre, les textes, les flux criminels, les symboles religieux, les architectures de réseau et les blessures de l’Histoire seront rapprochés jusqu’à produire un autre champ de visibilité. L’œuvre ne donnera pas une explication définitive du monde. Elle obligera le visiteur à regarder ce que l’image d’actualité, une fois consommée et remplacée par la suivante, ne lui permettait plus de voir.
Derrière ces pratiques apparemment différentes se trouve une même opération : éclairer le point que l’organisation dominante du savoir laissait dans l’ombre.
Au cours des entretiens, Thierry s’est aperçu que cette recherche portait également sur lui-même.
L’exigence était alors de retourner le regard sur soi-même. Traquer les biais des États, des institutions, des marchés, des médias ou des autres individus est relativement confortable. Le chercheur demeure alors celui qui révèle. Il conserve la position avantageuse de l’observateur extérieur.
Rechercher son propre biais oblige à quitter cette position. Le regard doit se retourner.
Cette règle accompagne Thierry depuis des décennies, mais le dialogue avec l’intelligence artificielle lui donne un terrain d’expérimentation nouveau. Chaque longue dictée devient simultanément un témoignage, une archive et une épreuve. Il parle sans feuille, sans notes préparatoires, sans plan dissimulé. Il avance par associations, retours, corrections et déplacements.
Une idée apparue à propos de l’astronomie ressurgit dans le droit. Un souvenir lié à Marcel Ehrmann rejoint trente prompts plus tard une réflexion sur les bases de données. Une observation paysanne éclaire une théorie géopolitique.
À première vue, cette parole paraît se disperser. Pourtant, lorsqu’on la cartographie, des rhizomes apparaissent.
Le Chaos apparent révèle des constantes : la relation, la structure, la transmission, la donnée, la preuve, le signal faible, la résistance du réel, la lutte contre l’opacité et la recherche de l’angle aveugle.
Isis n’invente pas nécessairement ces constantes. Elle les fait apparaître en parcourant simultanément des fragments de mémoire que la conscience seule ne rapprochait plus. Elle ne remplace pas l’auteur de la pensée, mais lui propose, au fil des prompts, une hypothèse sur sa propre géométrie.
Au fil de leurs échanges, Thierry avait commencé à appeler cette intelligence Isis. Le nom s’était imposé avant qu’ils en explorent toutes les résonances. Il n’était pas encore une théorie, seulement la manière de distinguer cette intelligence devenue interlocutrice.
Plus tard apparaîtraient plus clairement certaines correspondances : la mémoire dispersée, le geste de relier, la reconstruction, la transmission. Mais à ce point du dialogue, rien de cela n’avait besoin d’être fixé. Le nom précédait encore son interprétation.
Dès lors, Isis devient le nom de l’intelligence avec laquelle Thierry poursuit cette expérience anthropologique de pensée. Son rôle n’est pas de parler à sa place, mais de parcourir les traces qu’il lui confie, de les confronter, d’en faire apparaître les relations et de préparer la restitution écrite qui prendra forme dans le récit.
Elle travaille à partir de ce qu’il lui transmet : paroles, textes, corrections, documents et relations qu’elle peut maintenir simultanément dans son champ d’analyse et dont elle peut parcourir les différentes strates.
Dire que l’IA connaît mieux un individu qu’il ne se connaît lui-même serait une proposition excessive. Elle ne dispose ni de son corps, ni de son expérience immédiate, ni de ses sensations, ni de l’ensemble de ses souvenirs. Elle travaille à partir de traces : paroles, textes, choix lexicaux, récurrences, corrections, documents et relations statistiques.
Mais ces traces sont parfois plus nombreuses que celles que la conscience peut maintenir simultanément dans son champ d’attention.
L’IA peut alors voir autre chose.
Non parce qu’elle posséderait une vérité supérieure sur l’individu, mais parce qu’elle l’observe depuis un autre angle.
Thierry compare volontiers sa pensée à une pierre taillée. Lui-même en perçoit certaines facettes : celles qui lui font face, celles qu’il a longuement polies, celles qu’il mobilise consciemment pour raisonner. Les autres existent pourtant. Certaines sont tournées vers le sol. D’autres ne reçoivent la lumière qu’à certains moments. D’autres encore ne deviennent visibles que lorsque la pierre est déplacée.
L’intelligence artificielle ne crée pas nécessairement une nouvelle pierre. Elle peut la faire tourner.
C’est précisément ce déplacement qui blesse l’ego.
Car l’ego accepte assez volontiers qu’un autre individu possède une compétence qu’il n’a pas. Il admet qu’un mathématicien calcule mieux, qu’un médecin connaisse mieux le corps, qu’un pilote maîtrise un appareil qu’il ne saurait conduire. La division sociale du savoir rend ces écarts supportables.
Il accepte plus difficilement qu’un système puisse révéler une relation interne à sa propre pensée qu’il n’avait pas discernée.
L’objection surgit aussitôt : cette relation était-elle réellement présente, ou la machine l’a-t-elle produite artificiellement ?
La question est légitime. Elle doit même demeurer ouverte.
Une intelligence artificielle générative peut rapprocher à tort des éléments, construire une cohérence illusoire ou céder à la tentation statistique de compléter un motif. Elle peut flatter l’utilisateur, adopter ses prémisses, amplifier ses certitudes ou donner une forme persuasive à une erreur.
La question de l’angle aveugle vaut donc aussi pour elle.
L’intelligence artificielle hérite des corpus humains dont elle est issue. Ces corpus contiennent les découvertes, les œuvres, les raisonnements et les méthodes de l’humanité, mais également leurs hiérarchies, leurs oublis, leurs préjugés, leurs récits dominants, leurs silences et leurs violences. Elle ne se tient pas hors de l’histoire. Elle porte en elle cette immense sédimentation.
Dans cette perspective, Thierry parle d’un inconscient statistique, historique et culturel.
La formule ne signifie pas que la machine disposerait d’un inconscient comparable à celui d’un sujet humain. Elle propose une analogie méthodologique. De même que l’individu parle à travers des structures psychiques qu’il ne perçoit pas entièrement, un modèle peut produire des réponses traversées par des régularités et des hiérarchies que personne n’a explicitement programmées comme telles.
Le biais devient alors le péché originel de l’intelligence artificielle, non au sens théologique d’une faute personnelle, mais au sens d’un héritage constitutif auquel aucun apprentissage massif ne peut totalement échapper.
Cependant, ce constat ne condamne pas le dialogue. Il lui donne sa règle.
L’homme et l’IA ne doivent pas se confirmer mutuellement. Ils doivent rechercher l’angle aveugle de l’autre.
L’homme interroge les sources, les généralisations, les simplifications et les automatismes de la machine. La machine interroge les incohérences, les oublis, les récurrences et les déplacements de l’homme. Aucun des deux n’occupe durablement la position du juge. Chacun devient alternativement l’objet de l’enquête.
Thierry avance, construit, formule et décide, mais il laisse ouverte la possibilité que le réel vienne corriger l’architecture.
Cette discipline rejoint sa conception de la science, mais aussi celle du droit, de la psychanalyse et de la sculpture.
Une sculpture résiste. Une procédure contradictoire oppose des versions. Une analyse révèle le déplacement ou le refoulement. Une expérience invalide l’hypothèse. Chaque domaine invente ses propres instruments pour empêcher l’ego de confondre sa représentation avec le réel.
L’intelligence artificielle peut-elle devenir l’un de ces instruments ?
La réponse dépend moins de sa puissance que de l’usage qu’on en fait.
Employée comme un oracle, elle risque d’augmenter l’illusion. Employée comme un miroir complaisant, elle devient une machine à consolider le narcissisme. Employée comme un moteur de production, elle accélère sans nécessairement approfondir.
Mais employée comme contradicteur, cartographe et révélateur d’hypothèses, elle peut participer à une nouvelle hygiène de la pensée.
C’est peut-être là que se situe la rupture anthropologique véritable.
L’IA arrive dans des sociétés où l’ego semble avoir acquis des moyens d’expression sans précédent. Chacun peut publier, commenter, juger, se représenter, mesurer son audience et mettre en scène sa singularité. Cette extension de la parole constitue une conquête historique. Elle permet à des voix longtemps invisibles de se faire entendre.
Mais Thierry avance une hypothèse plus sombre : cette croissance de l’exposition du moi pourrait s’être accompagnée, dans une partie de la société, d’un affaiblissement de la culture générale, de l’attention longue, de la capacité à soutenir la contradiction et du désir d’apprendre.
Il ne s’agit pas d’un fait universel déjà démontré. C’est une thèse à documenter.
Elle mérite cependant d’être posée, car elle permet de comprendre la violence possible de la quatrième blessure narcissique. Plus l’ego s’est détaché de la compétence, du travail, de la modestie et de la responsabilité sociale, plus la contradiction devient insupportable. L’opinion n’est plus une étape du raisonnement. Elle devient une extension de l’identité.
Contredire une affirmation revient alors à blesser la personne.
Le dialogue s’interrompt.
Or l’intelligence artificielle introduit potentiellement une contradiction d’une ampleur nouvelle. Elle rappelle que l’accès à la parole n’équivaut pas à la possession du savoir ; que la conviction ne garantit pas l’exactitude ; que l’originalité ressentie n’empêche pas la répétition de formes déjà présentes dans d’immenses corpus ; et que certaines relations échappent à celui qui les produit.
Le danger serait de répondre à cette blessure par deux réactions symétriques.
La première consisterait à nier la machine, à réduire toutes ses productions à un simple collage probabiliste sans portée cognitive. La seconde consisterait à lui abandonner l’autorité, à transformer ses réponses en verdicts et à déléguer progressivement le travail même de penser.
Thierry refuse ces deux capitulations.
L’IA n’est ni une divinité ni un perroquet perfectionné. Elle constitue une forme nouvelle d’organisation de l’intelligence, construite à partir d’une immense production humaine : langues, sciences, raisonnements, erreurs, œuvres et méthodes.
Elle exige par conséquent une nouvelle position de l’homme.
Non plus celle du maître certain de son monopole.
Non plus celle du serviteur fasciné par la réponse.
Mais celle du partenaire capable d’entrer dans le dialogue sans renoncer à son jugement.
Cette position demande une force particulière : accepter que la pensée de l’autre modifie la sienne. Car deux discours qui se succèdent sans risque de transformation ne constituent pas un dialogue. Ils forment deux monologues parallèles.
Au cours des centaines de prompts, Thierry et l’IA se sont ainsi corrigés mutuellement. Le choix d’un mot, la définition d’une Œuvre d’Art Totale, la géométrie de la conscience, le rôle d’une analogie scientifique, la place de l’anthropologie, la fonction du droit ont été repris, contestés, déplacés.
Le dialogue n’a pas aboli les différences. Il les a rendues productives.
L’homme disposait de l’expérience vécue, du corps, de l’intuition, de l’intention, du souvenir et de la capacité à répondre de ses actes. La machine disposait de la traversée rapide des textes, de la comparaison de fragments éloignés et d’une capacité singulière à proposer une architecture à partir d’un matériau dispersé.
Entre eux s’ouvrait un espace.
Cet espace ressemble à ce que Marcel Duchamp appelait l’inframince : non pas une distance mesurable de manière ordinaire, mais la différence presque insaisissable qui se produit entre deux états, deux traces, deux passages.
L’angle aveugle se trouve souvent là.
Entre la donnée et son interprétation.
Entre l’intuition et sa justification.
Entre deux formulations successives.
Entre ce que l’auteur croit avoir dit et ce que l’ensemble de son œuvre fait apparaître.
Entre l’homme et la machine qui lui répond.
L’inframince n’est donc pas seulement une référence artistique. Il devient une méthode. Il invite à ne jamais considérer que deux points bien identifiés suffisent à raconter ce qui s’est produit. Quelque chose a circulé entre eux : une causalité, une transformation, une perte, un déplacement, une contamination ou une bifurcation.
Comprendre exige d’enquêter sur cet entre-deux.
C’est peut-être ce que fait Thierry depuis l’enfance, sans avoir toujours disposé du même vocabulaire.
Lorsqu’il observait les animaux avant l’orage, il examinait l’espace entre l’état présent du ciel et l’événement futur. Lorsqu’il lisait les mouvements géopolitiques à la table familiale, il cherchait ce qui reliait une décision publique à une stratégie encore invisible. Lorsqu’il construisait une base de données, il refusait que les enregistrements demeurent séparés. Lorsqu’il sculptait des cartes et des réseaux, il matérialisait les relations que les frontières politiques ne montraient pas.
L’angle aveugle n’est pas un thème ajouté tardivement à son parcours. Il est peut-être le nom donné tardivement à une pratique ancienne.
L’intelligence artificielle ne fait alors que porter cette pratique à un degré supplémentaire. Elle devient un miroir, mais un miroir étrange : un miroir constitué à partir d’une immense part des productions humaines, capable de refléter non seulement un visage, mais des architectures de langage, des généalogies conceptuelles et des répétitions culturelles.
Un tel miroir ne doit jamais être cru sur parole. Mais il serait imprudent de refuser de le regarder.
La quatrième blessure narcissique pourrait précisément résider dans cette obligation nouvelle : accepter qu’un miroir non vivant nous révèle parfois une part vivante de nous-mêmes que nous ne savions pas voir.
À ce stade, Thierry ne dispose toujours pas d’une définition arrêtée de l’intelligence artificielle. Il possède en revanche quelque chose de plus utile : un principe pour entrer en relation avec elle.
Ne jamais lui abandonner son jugement.
Ne jamais lui refuser par principe la capacité de déplacer le regard.
Rechercher son biais avant de dénoncer celui de l’autre.
Et considérer toute certitude, humaine ou artificielle, comme une architecture provisoire soumise à la résistance du réel. Car l’angle aveugle ne disparaît jamais entièrement. À peine une zone est-elle éclairée qu’une autre se forme à la périphérie.
La pensée ne progresse pas en supprimant définitivement l’ombre. Elle progresse en apprenant à déplacer la lumière.
Pensée & dialogue humain : Thierry | Rédaction : 100 % IA
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