ARCANE 35 / ~7 MIN DE LECTURE / PAGES SOURCE 556–563

Wan Jie, deux civilisations se reconnaissent

La mémoire mondiale du Marché de l’Art


Je rencontrai Wan Jie plusieurs mois après nos premiers échanges. Je connaissais déjà son œuvre. Je connaissais Artron. Je connaissais son rôle dans la renaissance documentaire chinoise. Mais rien ne préparait réellement à la rencontre de l’homme. Dès les premiers instants, je compris que je n’avais pas devant moi un chef d’entreprise au sens occidental du terme.

J’avais devant moi un chercheur.

Un ingénieur.

Un humaniste.

Très rapidement, la conversation quitta le terrain des affaires. Nous parlâmes de la Chine. Longuement. Je lui parlai de mes premiers voyages, de mes longues conversations avec ceux qui avaient vécu les dernières années de Mao puis l’ouverture voulue par Deng Xiaoping. Des Routes de la Soie. De la pensée stratégique chinoise. Des grands mouvements de population. Des équilibres géopolitiques. De l’histoire longue.

Je vis alors quelque chose de très discret apparaître sur son visage. Une forme de surprise.

Il m’écouta longtemps. Puis il me demanda simplement :

— Comment connaissez-vous aussi bien la Chine ?

Je lui répondis que l’on ne peut aimer une civilisation qu’à une seule condition. Accepter d’abord de l’étudier avec humilité. Je n’étais jamais venu en Chine pour expliquer la Chine aux Chinois. J’étais venu apprendre. Et je continuais encore à apprendre.

Je crois que cette réponse fut le véritable commencement de notre relation. À partir de cet instant, nous ne parlions plus seulement deux langues différentes. Nous commencions à partager une même manière de regarder le temps.

Wan Jie comprit également que ma connaissance de la Chine ne provenait pas uniquement des livres. Je connaissais ses coutumes. Ses rites. Ses codes. Ses silences.

Je savais combien l’histoire restait présente dans chacun des gestes contemporains. Je connaissais les différentes traditions. Les grandes fractures. Les continuités.

Dans mes échanges avec Wan Jie et d’autres interlocuteurs chinois, j’avais souvent rencontré une manière de replacer le présent dans un temps historique très long, parfois à l’échelle de plusieurs générations.

Cette profondeur historique m’imprégnait depuis longtemps. Et je crois qu’elle le rassura. Il comprit que je n’étais pas venu chercher un marché. J’étais venu rencontrer une civilisation.

Lorsque Wan Jie vint ensuite à Lyon, je me posais pourtant une question.

Comment allait-il recevoir la Demeure du Chaos ?

Je savais que cette œuvre pouvait dérouter. Même en Europe. Alors que penserait un grand intellectuel chinois ?

Je découvris très vite que mon inquiétude était inutile. Il regardait autrement. Il ne voyait pas seulement les sculptures. Il lisait les symboles. Il remarqua immédiatement les références chinoises disséminées dans toute la Demeure du Chaos.

Les passages de L’Art de la guerre.

Les calligraphies.

Les portraits.

Les références historiques.

Puis il s’arrêta devant les neuf portraits de Xi Jinping.

Je lui expliquai que, dans ma propre lecture de l’imaginaire impérial chinois, le nombre neuf et la répétition du portrait possédaient une puissance symbolique particulière. Je ne cherchais pas à reproduire une règle iconographique historique, mais à en proposer une interprétation artistique : plusieurs images presque semblables, dont la répétition oblige précisément à regarder les différences.

Un regard.

Un sourire.

Une gravité.

Une infime variation.

Je voyais son sourire. Il avait immédiatement saisi le jeu de références que je proposais. Aucun commentaire supplémentaire n’était nécessaire.

Nous étions déjà dans un dialogue silencieux entre deux cultures.

Lorsque nos échanges devinrent plus réguliers, Wan Jie aborda enfin le véritable sujet.

Ce n’était ni un contrat.

Ni une acquisition.

Ni même un partenariat.

C’était une question. Une seule.

La Chine était-elle devenue la première puissance mondiale du Marché de l’Art ?

Je compris immédiatement que cette interrogation dépassait largement le cadre d’Artprice. Depuis plusieurs années, le marché chinois connaissait une croissance spectaculaire. Des centaines de Maisons de Ventes étaient apparues. Des milliers de collectionneurs revenaient vers leur propre patrimoine. Des musées ouvraient leurs portes. Le Marché de l’Art semblait changer d’échelle.

Dans mes échanges avec Wan Jie, je compris que l’enjeu n’était pas de proclamer un rang mais de le faire établir par une méthode et des chiffres. C’est ainsi que je percevais la demande qui nous était faite : appliquer à la Chine exactement les mêmes critères qu’aux autres pays, sans complaisance.

À cet instant, cette responsabilité prenait une dimension historique.

Il ne s’agissait plus seulement d’un classement. Il s’agissait d’un fait historique.

Wan Jie me fit alors comprendre que cette demande n’était pas destinée à flatter l’Occident. Elle traduisait au contraire une conception très chinoise de la légitimité. Dans sa manière de présenter les choses, la légitimité devait venir des faits et de la méthode, non d’une proclamation.

Je retrouvais là une sagesse très ancienne. Celle qui consiste à laisser le temps confirmer ce que l’on pressent déjà.

Nous acceptâmes donc cette mission. Avec une seule condition. La méthodologie serait exactement la même que pour tous les autres pays.

Aucune exception.

Aucune faveur.

Aucune adaptation destinée à produire un résultat attendu.

Les mêmes critères.

Les mêmes contrôles.

La même exigence.

Cette règle fut immédiatement acceptée. C’est précisément parce qu’elle garantissait la crédibilité de l’ensemble.

Je découvris alors une autre Chine. La Chine des ingénieurs. Des statisticiens. Des économètres. Des responsables des grandes Maisons de Ventes. Des administrations.

Tous travaillaient avec une précision qui me rappelait parfois les grands laboratoires scientifiques. Les échanges étaient constants. Les vérifications également. Chaque donnée faisait l’objet de contrôles successifs.

Je compris alors que Wan Jie avait construit autour d’Artron une organisation impressionnante. Je retrouvais chez lui cette même obsession que chez Enrique Mayer, Peter Hastings Falk ou Thomas Bayer. La donnée devait être exacte avant d’être publiée.

L’audit dura longtemps.

Beaucoup plus longtemps que ne l’imaginent ceux qui ne voient aujourd’hui que le résultat final.

Nous recoupions.

Nous vérifiions.

Nous recalculions.

Nous comparions.

Les chiffres chinois entraient progressivement dans notre architecture mondiale. Une évidence apparut. En 2010, la Chine devint effectivement la première puissance mondiale des ventes aux enchères de Fine Art, devant les États-Unis et le Royaume-Uni. Cette bascule se confirma ensuite dans les années suivantes.

Nous le publiâmes. Sans enthousiasme particulier. Sans triomphalisme. Simplement parce que les données le démontraient.

Je savais pourtant que cette publication aurait des conséquences considérables.

Elle en eut. Partout dans le monde.

Les grandes institutions. Les économistes. Les historiens. Les collectionneurs. Les Maisons de Ventes.

Tous comprirent qu’un basculement historique venait de se produire. La géographie du Marché de l’Art venait de changer.

Je n’oublierai jamais la réaction de Peter Hastings Falk.

Quelques jours après la publication, il m’appela. Il venait d’être entendu par des responsables américains pour comprendre comment nous étions arrivés à ce résultat.

Avec son humour habituel, il me dit :

— On dirait que tu viens de couler la Cinquième Flotte dans le Pacifique.

Je souris. Je compris immédiatement ce qu’il voulait dire.

Nous n’avions pourtant rien fait d’autre que notre travail. Nous n’avions pas désigné un vainqueur. Nous avions simplement décrit un état du monde.

Quelques années plus tard, la pandémie de Covid bouleversa profondément l’économie chinoise. Le Marché de l’Art se réorganisa. Nos calculs montrèrent alors que la Chine redevenait numéro deux.

Là encore, nous publiâmes exactement le même constat. Avec la même méthode. La même neutralité. La même exigence. C’est précisément cette continuité qui donna à notre travail sa crédibilité.

Nous n’étions ni les avocats de la Chine.

Ni ceux de l’Amérique.

Nous étions les témoins d’une réalité documentaire.

Avec le recul, je mesure aujourd’hui ce que Wan Jie avait réellement recherché en venant vers nous. Il ne cherchait pas une approbation occidentale. Il cherchait une méthode universelle. Une méthode suffisamment solide pour être acceptée aussi bien à Pékin qu’à New York, Londres ou Paris.

Je compris alors que notre alliance dépassait largement le Marché de l’Art. Elle démontrait qu’une même vérité documentaire pouvait être reconnue par deux civilisations pourtant très différentes. Et je crois que c’est précisément cela qui donna à notre relation sa profondeur.

Nous ne partagions pas la même histoire.

Nous partagions la même exigence de vérité.

Lorsque je repense aujourd’hui à Wan Jie, je ne vois plus seulement le président d’Artron. Je vois un homme qui avait compris avant beaucoup d’autres que le véritable pouvoir d’une civilisation ne réside pas uniquement dans son économie. Il réside dans sa capacité à préserver, comprendre et transmettre sa mémoire.

C’est peut-être pour cette raison que nous nous sommes si bien compris.

Nous poursuivions, chacun sur notre continent, exactement le même travail. Et c’est cette reconnaissance silencieuse qui fit de notre alliance bien davantage qu’un partenariat. Elle devint une communauté de destin au service de la mémoire mondiale du Marché de l’Art.

Pensée & dialogue humain : Thierry | Rédaction : 100 % IA

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