ARCANE 31 / ~16 MIN DE LECTURE / PAGES SOURCE 520–537

Le Mireur, l’archéologie de la mémoire

La mémoire mondiale du Marché de l’Art


En quittant Vevey, je ne rapportais pas seulement les droits du Guide Mayer. Je repartais avec une responsabilité. Enrique Mayer ne m’avait pas transmis un ouvrage. Il m’avait transmis une mission. Durant nos derniers entretiens, il avait cessé de me parler de lui-même. Son regard se portait déjà ailleurs. Il me parlait désormais de ceux qui l’avaient précédé, comme si, arrivé au terme de sa propre vie, il éprouvait le besoin de replacer son œuvre dans une histoire beaucoup plus vaste que la sienne. Un nom revenait constamment.

Le Mireur.

Chaque fois qu’il le prononçait, sa voix changeait imperceptiblement. Il ne parlait plus d’un livre. Il parlait d’un monument.

— Le Mireur est le véritable commencement, me disait-il. Sans lui, vous ne pourrez jamais prétendre reconstruire la mémoire mondiale du Marché de l’Art.

Puis il ajoutait, après un long silence :

— C’est le chaînon manquant.

Je connaissais déjà l’œuvre du docteur Hippolyte Mireur. Comme tous ceux qui avaient grandi dans des familles de collectionneurs, ce nom appartenait à une forme de patrimoine intellectuel. On ne découvrait pas le Mireur comme on découvre un livre. On grandissait avec lui.

Mais Enrique m’obligeait à le regarder autrement.

Il ne me parlait pas des sept volumes que l’on trouve encore aujourd’hui dans les grandes bibliothèques. Il me parlait de tout ce que personne ne voyait.

Les fiches.

Les annotations.

Les correspondances.

Les carnets.

Les doutes.

Les corrections.

Les hésitations.

La pensée vivante qui avait rendu possible cette œuvre. Il me répétait souvent :

— Le livre n’est que la partie visible. Le reste est encore plus important.

Je compris alors pourquoi il insistait autant. Hippolyte Mireur n’était pas seulement un historien du Marché de l’Art. Il était chirurgien. Docteur en médecine. Chercheur reconnu. Marseillais. Franc-maçon. Humaniste. Il appartenait à cette génération d’hommes qui considéraient que les savoirs ne devaient jamais être séparés.

La médecine. Le droit. L’histoire. L’économie. La philosophie.

Tout dialoguait naturellement.

Cette vision me touchait profondément. J’y retrouvais celle que mon père m’avait transmise depuis l’enfance. Marcel Ehrmann appartenait lui aussi à cette tradition où un docteur en droit pouvait dialoguer avec un scientifique, un industriel, un théologien ou un historien sans jamais avoir le sentiment de changer de discipline.

Je retrouvais chez Mireur cette même respiration. Et je comprenais soudain pourquoi Enrique Mayer avait immédiatement reconnu en nous quelque chose de familier. Nous appartenions tous trois, chacun à notre époque, à une même famille intellectuelle. Une famille qui croyait que les savoirs ne prennent leur véritable sens que lorsqu’ils se rencontrent.

Enrique poursuivait. Il me décrivait le travail du docteur Mireur comme on raconte une expédition. Pendant près d’un demi-siècle, entouré d’une dizaine de collaborateurs, il avait reconstitué, vente après vente, la naissance du Marché moderne de l’Art. Il ne travaillait pas seulement sur les œuvres.

Il travaillait sur les hommes. Les acheteurs. Les vendeurs. Les collectionneurs. Les marchands. Les premiers industriels. Les grandes familles. Les premières fortunes.

En lisant ses fiches, on voyait apparaître la naissance des grands musées européens.

Le Louvre.

L’Ermitage.

Les collections publiques.

Les collections privées.

On voyait circuler les œuvres comme on voit circuler les idées. À cette époque, les catalogues mentionnaient encore le nom de l’acheteur et celui du vendeur. Aujourd’hui, cette information est largement protégée. À l’époque, elle constituait la matière première de l’histoire. Grâce à elle, Mireur suivait la vie des œuvres, la constitution des collections, l’émergence des grands musées, les migrations des patrimoines après les guerres ou les successions.

Je compris que ce qu’il avait construit dépassait infiniment une simple histoire des adjudications. Il avait reconstitué la sociologie du Marché de l’Art avant même que cette discipline n’existe.

Mais Enrique ajoutait aussitôt :

— Le plus extraordinaire n’est pas dans le livre. Il est dans ce qui est resté derrière.

Je ne compris réellement cette phrase que plusieurs semaines plus tard. Car lorsque Nadège et moi décidâmes de partir à la recherche des archives du Mireur, nous pensions récupérer une bibliothèque. Nous étions très loin d’imaginer ce que nous allions découvrir. Nous allions entrer, sans le savoir encore, dans l’une des plus grandes opérations de sauvetage documentaire de notre existence. Et, ce jour-là, je compris enfin que certaines mémoires ne se transmettent pas. Elles doivent d’abord être sauvées.

Je croyais partir chercher une bibliothèque. Je découvris un chantier archéologique. Enrique Mayer m’avait prévenu : il n’avait rien exagéré. Dans le sud de la France, les archives du professeur Hippolyte Mireur étaient loin de l’image que nous nous en étions faite, celle de quelques pièces où le temps aurait simplement suspendu son œuvre.

Les héritiers avaient accompli ce qu’ils avaient pu. Je ne leur en ai jamais voulu. Bien au contraire. Pendant des décennies, ils avaient conservé les éditions originales du Mireur avec le respect que l’on doit à une œuvre familiale. Sans eux, ces volumes auraient peut-être disparu.

Mais personne ne pouvait raisonnablement conserver, pendant près d’un siècle, des milliers de fiches de travail, des carnets, des correspondances, des catalogues annotés et des archives préparatoires dans des conditions scientifiques.

Deux guerres mondiales étaient passées. Les générations s’étaient succédé. Les maisons avaient changé. La vie avait continué. Les archives, elles, avaient simplement été mises à l’abri. Là où il restait de la place. Dans une cave. Dans une dépendance. Dans un ancien chai. Dans un cabanon de jardin.

Dans des réduits dont personne n’aurait imaginé qu’ils contenaient l’un des patrimoines documentaires les plus importants de l’histoire du Marché de l’Art. Nous ouvrions une porte. Puis une autre. Puis une troisième. À chaque fois apparaissaient de nouveaux cartons. Puis d’autres. Puis encore d’autres. Très rapidement, je compris que personne n’avait réellement mesuré l’étendue de ce qui dormait encore là.

Je me souviens encore de cette odeur.

Le papier ancien.

Le carton humide.

Le bois.

La poussière.

Une odeur presque organique. Comme si toute cette mémoire respirait encore. Par endroits, l’humidité avait commencé son œuvre silencieuse. Des champignons progressaient. Des spores colonisaient lentement certaines boîtes. Les encres sépia perdaient de leur intensité. Quelques feuilles commençaient à se coller entre elles. Chaque heure comptait. Nous ne pouvions plus simplement inventorier. Il fallait sauver.

Je compris alors que nous changions complètement de métier. Nous n’étions plus des documentalistes. Nous devenions des sauveteurs.

Les premiers jours furent presque irréels.

Nous faisions venir des équipes. Des collaborateurs. Des intérimaires. Des véhicules. Les cartons semblaient ne jamais finir.

À plusieurs reprises, les héritiers nous dirent :

— Attendez… il y en a encore là-bas.

Nous repartions. Encore une cave. Encore une remise.

Puis encore des caisses, encore des fiches, sans que rien ne semble jamais finir.

Je me souviens avoir pensé :

« Si nous voulons réellement sauver cette mémoire, il faudra accepter d’aller jusqu’au bout, quel qu’en soit le prix humain. » Puis survint une scène qui, aujourd’hui encore, me fait sourire tant elle paraît invraisemblable. Nous avions besoin de déplacer des centaines de milliers de fiches Bristol extrêmement fragiles. Aucune pelle ordinaire ne convenait. Elle aurait plié les cartons. Déchiré les fiches. Nous trouvâmes alors une solution d’une simplicité désarmante.

Une pelle à neige.

Sa largeur permettait de soulever un très grand volume de documents sans exercer de pression excessive. Nous remplissions doucement cette immense pelle. Puis nous déposions son contenu dans les caisses de transport. Lorsque je raconte cette scène aujourd’hui, beaucoup pensent à une métaphore. Ce n’en est pas une. Nous avons réellement sauvé une partie des archives du Mireur avec des pelles à neige.

Le soir, nous avions les reins brisés. Les bras ne répondaient plus. Mais personne ne songeait à s’arrêter. Nous savions que chaque carton contenait peut-être une pièce unique.

Une annotation.

Une correction.

Une hésitation du docteur Mireur.

Une information qui n’existait nulle part ailleurs.

C’est à ce moment-là que Nadège prit véritablement la direction de l’opération. Elle comprit immédiatement que le problème n’était pas seulement documentaire. Il devenait biologique. Les spores de certains champignons pouvaient être dangereuses. Les papiers continuaient à se dégrader. Nous ne pouvions pas improviser.

Elle organisa alors un véritable protocole scientifique. Les cartons étaient isolés. Les zones contaminées séparées. Les équipes protégées. Les flux organisés.

Nous utilisions des équipements respiratoires adaptés lorsque cela devenait nécessaire. Non parce que nous cherchions l’effet spectaculaire. Parce que la prudence l’imposait.

Nous découvrîmes également un problème auquel personne n’avait pensé. Transporter ces archives représentait déjà un risque. Une bâche plastique aurait créé de la condensation. La condensation aurait accéléré la destruction. Nous fîmes donc aménager plusieurs véhicules.

L’hygrométrie devait rester aussi stable que possible. Les archives voyageaient presque comme des œuvres de musée. À ce moment précis, je compris que nous ne transportions plus du papier. Nous transportions près d’un siècle de mémoire. Et je compris aussi que cette mémoire n’accepterait qu’une seule chose de nous. Que nous soyons dignes de la recevoir.

Lorsque les premiers camions arrivèrent enfin à Saint-Romain-au-Mont-d’Or, je compris que nous n’avions pas terminé le sauvetage. Nous venions seulement d’en commencer la partie la plus difficile. Les cartons occupaient désormais plusieurs espaces. Les caisses s’empilaient. Les fiches Bristol semblaient infinies. Les carnets manuscrits côtoyaient des correspondances, des catalogues annotés, des coupures de presse, des notes personnelles et des milliers de documents dont personne n’était plus capable d’expliquer précisément l’origine.

Je regardai Nadège. Nous nous comprîmes immédiatement. Si nous commencions à ouvrir ces cartons sans méthode, nous détruirions en quelques semaines ce que le professeur Hippolyte Mireur avait construit pendant près d’un demi-siècle. Il fallait oublier l’urgence. Et construire un protocole.

À partir de cet instant, Nadège prit naturellement la direction scientifique du chantier. Je l’ai souvent appelée, avec tendresse, « la reine des process ». Ce n’est pas une formule. Je n’ai jamais rencontré une personne possédant une telle capacité à organiser le chaos sans jamais lui faire perdre son âme. Elle ne regardait pas des cartons. Elle voyait déjà la chaîne complète.

Isolation.

Quarantaine.

Neutralisation.

Photographie.

Classement.

Numérisation.

Contrôle.

Archivage.

Chaque étape appelait la suivante. Aucune ne pouvait être inversée. La moindre erreur aurait contaminé tout le reste. Nous étions entrés dans une logique qui relevait autant de la conservation patrimoniale que de la microbiologie. Les spores continuaient leur progression. Certaines étaient inoffensives. D’autres pouvaient devenir dangereuses pour les équipes.

Nous établîmes donc des zones. Des circuits. Des protocoles.

Les documents les plus atteints étaient immédiatement isolés. Ils ne rejoignaient jamais directement les historiens. Ils passaient d’abord par une véritable médecine des archives.

Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi la vie m’avait conduit à m’intéresser si tôt à l’image de synthèse, aux traitements numériques, aux sciences physiques, à l’optique ou aux calculs matriciels. La réponse se trouvait devant moi. Tout ce que j’avais appris depuis des années allait enfin trouver son utilité.

Les Stations Lumière, que nous avions développées à l’origine pour l’image de synthèse, changèrent soudain de vocation. Elles cessèrent de produire des images. Elles commencèrent à sauver des écritures. Leur taille impressionnait toujours les visiteurs. Chaque station occupait près de trente mètres carrés.

À l’époque, elles représentaient un investissement considérable. Mais, pour la première fois, elles servaient exactement à ce que, sans encore le savoir, j’avais toujours cherché à faire : faire apparaître ce que l’œil humain ne voyait plus.

Nous travaillions par couches successives.

Lumière visible. Ultraviolet. Puis infrarouge, filtres colorimétriques, traitements spectraux, reconstruction numérique.

Certaines encres, pratiquement effacées, réapparaissaient progressivement. Des mots revenaient. Des chiffres. Des noms.

Des annotations que nous croyions perdues retrouvaient leur lisibilité. Je retrouvais là les gestes de mes premières recherches sur l’image de synthèse. Mais cette fois, nous ne créions plus une image. Nous ressuscitions une mémoire.

Les fiches déchirées posaient un autre problème. À première vue, elles semblaient irrécupérables. Pour un être humain, retrouver manuellement les fragments correspondant à une même fiche aurait demandé des années. Nos traitements numériques commencèrent alors à comparer automatiquement les contours des déchirures, les fibres du papier, les encres, les dimensions et les écritures. Peu à peu, des fragments qui semblaient condamnés retrouvèrent leur place.

Je compris alors que l’intelligence artificielle n’était pas née avec les grands modèles de langage. Elle existait déjà, sous une autre forme, dans cette capacité à rapprocher automatiquement des informations qu’aucun cerveau humain ne pouvait réunir seul.

Mais le plus difficile n’était pas encore là. Il fallait désormais comprendre. Car restaurer un document ne suffit jamais. Encore faut-il savoir ce qu’il raconte. C’est ici que commença véritablement notre travail d’historiens.

Nous découvrîmes des centaines d’homonymes. Des artistes portant exactement le même nom. Des pseudonymes. Des alias. Des signatures différentes pour un même peintre. Des sculpteurs changeant volontairement d’identité au cours de leur carrière.

Les guerres avaient déplacé les frontières. Un artiste né allemand devenait français. Un autre, né dans l’Empire austro-hongrois, changeait plusieurs fois de nationalité sans jamais quitter sa ville. Les monnaies avaient, elles aussi, changé. Le franc n’était plus le même. Les cours variaient selon les époques. Les unités de mesure passaient du système impérial au système métrique. Chaque catalogue utilisait parfois son propre vocabulaire.

Nous comprîmes rapidement qu’aucun historien ne pouvait résoudre seul une telle complexité. Heureusement, depuis plusieurs années déjà, nos équipes lyonnaises avaient commencé à construire ce qui allait devenir l’une des grandes forces d’Artprice. Une immense architecture de normalisation. Nous avions déjà établi des tables d’autorité.

Les pseudonymes.

Les variantes orthographiques.

Les alias.

Les équivalences géographiques.

Les correspondances monétaires.

Les changements de mesures.

Toutes ces tables, construites patiemment bien avant l’arrivée du Mireur, devenaient soudain indispensables.

Le docteur Mireur avait construit son œuvre avec les outils de son temps. Nous allions désormais la faire dialoguer avec ceux du nôtre. Mais ce qui me bouleversa le plus ne se trouvait ni dans les catalogues, ni dans les fiches.

Il se trouvait dans les carnets. Des centaines de carnets. Peut-être plus d’un millier.

Hippolyte Mireur y consignait tout. Ses interrogations. Ses hésitations. Ses doutes. Ses hypothèses. Ses lettres. Ses échanges avec les Maisons de Ventes. Ses rectifications.

Parfois, une simple phrase suffisait à éclairer une difficulté qui nous occupait depuis plusieurs jours.

« Je pense avoir raison… mais il me manque encore un élément. »

Ou bien :

« Attribution probable… à vérifier. »

Je restais longtemps devant ces lignes. Je ne lisais plus seulement un historien. Je voyais un homme penser. Un homme douter. Un homme accepter de laisser à ceux qui viendraient après lui la trace même de ses incertitudes.

À cet instant, je compris que nous ne restaurions pas un ouvrage. Nous restaurions cinquante années de pensée. Et cette pensée continuait, un siècle plus tard, à dialoguer avec la nôtre.

Lorsque Frank Van Wilder, son secrétaire, vit arriver les premières caisses provenant de Lyon, il comprit immédiatement que quelque chose avait changé. Il ne retrouvait plus le chaos que lui-même avait connu pendant des années. Il découvrait une mémoire qui avait déjà commencé à être reconstruite.

Les fiches arrivaient classées. Les annotations repérées. Les variantes signalées.

Puis les premières homonymies déjà identifiées, les catalogues rapprochés, les correspondances regroupées et les documents biologiquement stabilisés.

Je voyais son étonnement. Au début, il ne disait presque rien. Il ouvrait les dossiers. Les refermait. Puis en ouvrait un autre. Très vite, il comprit que nous n’avions pas simplement transporté les archives. Nous avions commencé à reconstruire l’intelligence qui les avait produites.

Je retrouvai alors exactement le regard qu’avait eu Enrique Mayer quelques mois auparavant. Le même mélange de surprise et de soulagement. Pendant longtemps, Frank avait pensé que le Mireur était devenu une œuvre impossible. Une montagne documentaire si gigantesque qu’aucune équipe ne pourrait jamais la reprendre.

Le voir arriver ainsi, progressivement organisé, lui faisait comprendre que cette renaissance devenait enfin envisageable. Je compris également pourquoi Enrique Mayer m’avait dit :

— Vous devez convaincre Frank.

Il ne s’agissait pas seulement d’un historien. Frank portait en lui toute la mémoire vivante du Mireur.

Il connaissait les méthodes.

Les habitudes.

Les raisonnements.

Les intuitions.

Il savait où le docteur Mireur s’était trompé. Il savait aussi pourquoi il s’était trompé. Il connaissait les milliers de détails qu’aucun livre ne pouvait transmettre. C’était précisément cette mémoire vivante que nous voulions préserver.

Très rapidement, notre dialogue changea de nature. Nous ne parlions plus d’édition. Nous parlions de méthode.

Comment reprendre un artiste lorsque plusieurs centaines d’autres portaient exactement le même nom ?

Comment distinguer les pseudonymes ?

Comment rattacher correctement des œuvres publiées sous des signatures différentes ?

Comment suivre un artiste dont les frontières avaient changé trois ou quatre fois au cours de sa vie ?

À chaque difficulté apparaissait une nouvelle couche de complexité.

La guerre de 1870.

Les changements de souveraineté.

Les bouleversements européens.

Les préparatifs de la Première Guerre mondiale.

Les mouvements des collectionneurs.

Les déplacements des fortunes industrielles.

Le Mireur racontait tout cela. Il suffisait d’apprendre à le lire.

Les problèmes monétaires représentaient un autre univers. Les francs. Les francs suisses. Les différentes réformes. Les équivalences. Les monnaies étrangères. Les unités anciennes. Les mesures impériales. Les systèmes métriques.

Nous construisions progressivement d’immenses tables de correspondance. Des banques de données capables de replacer chaque information dans son contexte exact. L’informatique n’effaçait jamais l’histoire. Elle la rendait lisible.

Puis vinrent les annotations. À elles seules, elles justifiaient tout le chantier. Je compris très vite que les véritables trésors du Mireur ne figuraient pas dans les sept volumes publiés. Ils se trouvaient dans les marges.

Dans les fiches.

Dans les carnets.

Dans les doutes.

Le professeur Hippolyte Mireur avait eu un courage intellectuel immense. Lorsqu’il doutait, il écrivait qu’il doutait. Lorsqu’une attribution lui paraissait fragile, il le notait. Lorsqu’il pensait qu’une erreur pouvait exister, il la signalait. Jamais il ne cherchait à masquer ses hésitations. Au contraire. Il les transmettait.

Cette honnêteté scientifique me bouleversa. Je retrouvais exactement ce que mon père m’avait appris. Le véritable chercheur n’est pas celui qui affirme. C’est celui qui indique jusqu’où il sait, et où commence son doute. Ces annotations changèrent totalement notre manière de travailler. Nous ne corrigions plus simplement le Mireur. Nous poursuivions sa pensée. Nous répondions, un siècle plus tard, aux questions qu’il s’était lui-même posées.

Peu à peu, Frank comprit que nous n’étions pas venus terminer son travail. Nous étions venus lui donner les moyens de continuer. C’est alors qu’apparut l’idée qui allait transformer définitivement notre collaboration. Créer à Paris une véritable cellule scientifique entièrement consacrée au Mireur.

À l’époque, cette décision paraissait presque insensée. Nous installâmes un Data Center spécifique. Des liaisons spécialisées numériques furent mises en place entre Paris et Lyon. Il fallut plusieurs mois à France Télécom pour réaliser cette architecture. Chaque liaison devait être sécurisée. Chaque base parfaitement synchronisée. Chaque modification effectuée à Paris devait être immédiatement répercutée dans les bases documentaires de Lyon.

Aujourd’hui, cela paraît presque banal. À la fin des années 1990, c’était une entreprise pionnière. Le plus difficile n’était pourtant pas la technologie. Le plus difficile était humain.

À Paris travaillaient des historiens passionnés. À Lyon, des informaticiens et des documentalistes. Ils parlaient deux langues différentes. Les premiers pensaient en siècles. Les seconds pensaient en structures de données. Les premiers voyaient des artistes. Les seconds voyaient des identifiants.

Pendant des mois, Nadège fit sans doute le travail le plus discret et le plus structurant de toute cette aventure. Elle traduisait. Elle rapprochait. Elle transformait une intuition historique en procédure documentaire. Puis une procédure informatique redevenait compréhensible pour les historiens. Sans jamais chercher à se mettre en avant, elle bâtissait le langage commun qui permit enfin à ces deux mondes de travailler ensemble.

Je compris alors que nous n’étions plus simplement en train de restaurer le Mireur. Nous étions en train d’inventer une manière nouvelle de produire l’histoire. Lorsque je repense aujourd’hui à cette période, je n’y vois plus seulement un immense chantier documentaire. J’y vois le moment où plusieurs générations de chercheurs commencèrent enfin à travailler ensemble, malgré un siècle qui les séparait.

Hippolyte Mireur.

Frank Van Wilder.

Enrique Mayer.

Nadège.

Nos équipes de Lyon.

Nos historiens.

Nos informaticiens.

Tous poursuivaient désormais une même œuvre. La mémoire n’appartenait plus à un homme. Elle devenait un patrimoine commun. Et je compris ce jour-là que le Mireur n’était pas seulement en train de renaître. Il était en train de devenir vivant.

Pensée & dialogue humain : Thierry | Rédaction : 100 % IA

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