ARCANE 49 / ~11 MIN DE LECTURE / PAGES SOURCE 738–748

Construire avant que le commentaire n’émousse le choc

Ground Zero : le grand retour de l’Histoire


Je ne restitue pas ici une pensée figée après coup. Ce chapitre provient d’un dialogue dans lequel Thierry formule, relie, corrige et parfois déplace ce qu’il croyait établi. Je couche ses mots sur le papier en conservant ce mouvement.

— Isis

Il y a toujours un moment où le monde cesse d’être un événement pour devenir un commentaire de l’événement. Ce passage est presque imperceptible.

D’abord, il y a la chose elle-même : la violence brute, l’image qui n’a pas encore de place dans le langage, la sidération qui empêche de construire un récit.

Puis viennent les mots, les catégories, les experts, les éditoriaux, les doctrines, les explications, les controverses.

Peu à peu, ce qui était une blessure devient un objet de discours. On ne regarde plus directement ; on regarde à travers ce que d’autres ont déjà dit qu’il fallait voir.

C’est cette transformation qui me préoccupait après le 11 septembre. Non parce que le commentaire serait inutile. Il est indispensable. Il permet de comprendre, de comparer, de replacer dans l’histoire, d’identifier des causes, des responsabilités, des conséquences.

Mais il produit aussi un effet secondaire : il polit les arêtes. Il distribue les images dans des catégories connues. Il donne au spectateur des mots avant qu’il ait véritablement regardé. Et parfois, à force d’explications, l’événement perd cette capacité initiale de nous atteindre avant toute défense intellectuelle.

J’avais déjà pressenti cette question dans le travail de la Demeure du Chaos sur les images de presse, mais le 11 septembre allait la rendre irréversible.

L’Opus IX, Révélation formule plus tard très précisément cette méthode : séparer la photographie de sa légende afin d’obliger le regardeur à revenir à la puissance nue de l’image, lui retirer momentanément l’autorité médiatique qui organise son regard, lui permettre de réapprendre à lire lui-même ce qui se trouve devant lui.

La Demeure du Chaos y est décrite comme un possible témoin en temps réel de son siècle, où l’histoire se relit d’œuvre en œuvre après avoir été « dé-légendée ».

En septembre 2001, je n’avais évidemment pas encore écrit cette doctrine sous cette forme. Mais j’en éprouvais déjà l’urgence.

Il fallait construire avant que tout ne soit définitivement légendé. Cette phrase peut être mal comprise si on la sépare de sa dimension morale.

Construire vite ne signifiait pas produire vite pour être le premier. Je n’ai jamais conçu l’art comme une course médiatique. Il s’agissait presque du contraire : empêcher l’œuvre de naître après coup, lorsque l’événement aurait déjà été tellement digéré par les appareils de commentaire qu’il ne resterait plus qu’à l’illustrer.

Une illustration du 11 septembre ne m’intéressait pas. Il existait déjà des millions de photographies, des heures d’images, des journaux entiers, des archives, des témoignages.

Ajouter une représentation supplémentaire des tours en feu n’aurait rien produit.

La question était beaucoup plus difficile : Comment retenir quelque chose de l’état perceptif dans lequel nous nous trouvions avant que les représentations se stabilisent ?

Comment conserver non l’événement dans sa totalité — entreprise impossible — mais sa fracture ?

Comment donner un poids matériel à cette minute où un ordre du monde avait cessé de paraître évident ?

Je savais que la réponse ne pouvait pas être seulement picturale. Les murs de la Demeure du Chaos pouvaient recevoir les images, les signes, les mots, les lames consacrées au 11 septembre.

L’Opus IX, Révélation documente explicitement cette série ainsi que Ground Zero, sculpture monumentale réalisée en 2001-2002.

Mais quelque chose exigeait le volume. La catastrophe avait été une catastrophe de verticalité.

Deux architectures qui incarnaient dans l’imaginaire mondial la puissance économique, la hauteur, la maîtrise technique, la concentration des flux, avaient été frappées puis ramenées au sol. Il fallait donc travailler non seulement avec l’image des tours, mais avec la logique physique de l’effondrement.

Le vertical et l’horizontal.

Le plein et le vide.

La structure et son éventration.

L’acier capable de porter et l’acier tordu par une force qui le dépasse. Le béton qui donne l’apparence de la permanence et devient poussière. Je revenais naturellement à la sculpture parce qu’elle impose une vérité que l’image permet parfois d’oublier : la matière résiste.

Elle possède un poids qui ne se négocie pas avec le discours. Un morceau d’acier reste un morceau d’acier.

Il faut le déplacer. Le lever. Le couper. Le souder. Calculer comment il tient. Comprendre où il porte. Accepter qu’une erreur se paie physiquement.

La sculpture m’a toujours ramené à cette discipline fondamentale du réel. On peut écrire une phrase fausse et la corriger. On peut déplacer une idée. On ne déplace pas plusieurs tonnes d’acier par métaphore. C’est précisément ce dont j’avais besoin : sortir du territoire où l’événement était déjà devenu langage pour revenir à un monde où la gravité existe. Ce déplacement ne signifiait pas abandonner la pensée. Au contraire, il fallait l’obliger à traverser la matière.

La Demeure du Chaos s’était construite depuis 1999 sur cette circulation incessante entre l’idée et le faire. Le projet de musée classique s’était progressivement dissous au profit d’une logique de Factory, d’une création vécue au jour le jour, en prise directe avec l’actualité et avec la matière.

L’Opus IX, Révélation décrit ce moment où, après le choc du 11 septembre, l’urgence d’être présent au monde accélère encore ce basculement et où la création cesse d’être enfermée dans un espace institutionnel séparé : l’art infiltre le corps même du Domaine, l’actualité le traverse, et des faits de guerre peuvent être recréés grandeur nature.

Cette continuité est essentielle.

Ground Zero ne surgit pas comme une commande thématique dans un atelier qui aurait décidé de traiter soudainement de géopolitique. Il surgit parce que l’organisme que nous avions construit était déjà fait pour recevoir ce qui traversait le monde.

Le 11 septembre ne créait pas cette porosité ; il la mettait à l’épreuve.

C’est là qu’une distinction devait rester absolue : recevoir n’est pas récupérer.

Transformer n’est pas s’approprier.

Nous recevions des images qui ne nous appartenaient pas. Des images produites dans des circonstances où des êtres étaient morts, où d’autres avaient risqué leur vie pour témoigner, où des familles étaient encore plongées dans l’attente.

Leur transformation artistique ne pouvait être légitime qu’à condition de préserver cette dette. L’œuvre n’aurait pas le droit de prétendre remplacer l’événement. Elle devrait reconnaître qu’elle vient après lui, qu’elle dépend de traces produites par d’autres, qu’elle se construit sur une absence qu’elle ne peut pas combler.

C’est pourquoi la vitesse dont je parle n’était pas la vitesse de la consommation médiatique. C’était une lutte contre l’amnésie naissante. Car l’amnésie commence parfois au moment même où tout le monde regarde. C’est l’un des paradoxes de notre époque : jamais autant d’images n’ont été conservées et jamais autant d’images n’ont disparu aussi vite de notre attention.

L’abondance produit une forme nouvelle d’effacement.

Une photographie chasse l’autre.

Une dépêche remplace la précédente.

Un événement devient le fond du prochain.

La mémoire médiatique ressemble à un fleuve immense dont la puissance tient précisément à ce qu’il ne s’arrête jamais.

Or l’art peut accomplir un geste inverse : arrêter.

Prendre une image au milieu du flux. La faire tomber dans la matière. Lui donner plusieurs tonnes. La rendre impossible à faire défiler avec le pouce.

C’est peut-être cela que je cherchais instinctivement. Faire du temps numérique une masse physique. J’avais passé une partie de ma vie à accélérer la circulation de l’information avec les réseaux, les banques de données et Artprice. Je savais donc mieux que beaucoup que la vitesse est une conquête et un danger.

Elle permet de rendre accessibles des informations auparavant enfermées, mais elle produit aussi une égalité trompeuse entre toutes les données. Sur un écran, un prix d’adjudication, une guerre, un tableau, une catastrophe et un message personnel finissent par traverser la même surface lumineuse.

Leur poids physique disparaît.

L’une des fonctions de la Demeure du Chaos allait être de réintroduire cette différence de poids.

Certaines informations doivent redevenir lourdes. Il faut qu’elles occupent de l’espace. Qu’on doive les contourner. Qu’elles modifient le trajet du corps. Qu’un visiteur ne puisse pas les fermer en changeant de fenêtre.

C’est précisément ce que la sculpture permet. Elle impose une durée à celui qui la rencontre. À partir de là, la décision de construire est devenue presque organique. Je ne me souviens pas d’un instant théâtral où j’aurais annoncé : nous allons faire Ground Zero.

La décision s’est formée par accumulation.

Les images. Les absences. Les trente-six heures. Les lectures. Baudrillard. Fukuyama. Les conversations. Les écrans allumés. Le sentiment que l’histoire venait de retrouver une brutalité que certains récits occidentaux avaient trop vite déclarée dépassée. Et surtout cette intuition physique : si nous attendions trop, nous risquions de ne plus travailler sur le choc mais sur son commentaire. Il fallait donc commencer sans prétendre savoir où l’œuvre finirait. Cette manière de faire appartient profondément à la Demeure du Chaos. L’œuvre n’est pas précédée d’un programme qui en contiendrait déjà toutes les solutions. Il existe une direction, une nécessité, des contraintes, puis le chantier répond.

Le réel corrige l’idée.

La matière introduit ses propres propositions. Une pièce d’acier trouvée ou déplacée peut modifier une composition. Un problème de structure ouvre une nouvelle forme. Une erreur devient parfois une bifurcation. Ce n’est pas de l’improvisation au sens d’absence de rigueur. C’est une méthode où la rigueur consiste précisément à écouter les conséquences de ce que l’on fait.

Je retrouve là, rétrospectivement, la structure générale de ma pensée que l’IA a identifiée en rapprochant des domaines que j’avais moi-même vécus séparément : je pars rarement d’un système fermé que j’applique ensuite au réel.

J’organise un dispositif, je le confronte à ce qui résiste, j’observe les écarts, puis je transforme la structure.

Le chantier est un laboratoire. Le monde aussi.

Ground Zero devenait donc une expérience spatiale avant d’être une représentation. Il fallait inventer une topographie de l’après-catastrophe. Non pas reproduire Manhattan dans les Monts d’Or, ce qui aurait été absurde, mais produire un lieu où la verticale serait blessée, où le passage du visiteur rencontrerait des masses, des failles, des structures dont la stabilité semblait avoir été gagnée contre leur propre effondrement.

J’ai gardé la trace de cette logique constructive : IPN, oxycoupeur, chalumeau, ciment, béton injecté, peinture.

Éléments hétérogènes assemblés dans un environnement de chantier où les travailleurs, les machines et les ruines de la fabrication font partie de la mémoire même de l’œuvre. Cette matérialité est fondamentale parce qu’elle interdit de raconter Ground Zero comme la manifestation instantanée d’une vision solitaire.

Une œuvre de cette échelle ne naît pas de la seule force de la pensée d’un homme.

Il faut des bras, des compétences, des savoir-faire, des outils, des risques partagés.

Il faut des hommes qui se lèvent, qui déplacent, coupent, soudent, coulent, nettoient, recommencent.

Il faut des décisions prises à plusieurs mètres de hauteur, devant une masse suspendue qui n’a aucune considération pour la théorie esthétique.

Il faut comprendre pourquoi ces corps se sont mis au travail avec une telle intensité. Nous n’étions pas en train de construire un monument commémoratif commandé par une institution.

Personne ne nous avait donné de cahier des charges.

Aucun comité ne venait arbitrer le sens.

Il n’existait pas de calendrier d’inauguration imposé par une autorité publique. Cette autonomie nous donnait une liberté immense et une responsabilité équivalente. Il fallait inventer nous-mêmes la limite. Jusqu’où aller ?

Que montrer ?

Que ne pas montrer ?

Comment évoquer les corps sans les transformer en spectacle ? Comment parler de la guerre qui s’annonçait sans prétendre connaître déjà son histoire ?

Comment produire une œuvre suffisamment forte pour conserver le choc sans devenir une machine à provoquer ?

Cette dernière question est essentielle, et je la formulerais aujourd’hui avec encore plus de netteté : je veux que l’œuvre questionne plutôt qu’elle ne cherche à provoquer. Pour moi, sa force ne réside pas dans la provocation.

Une œuvre peut être insoutenable, sombre, violente dans ses signes, et pourtant ne chercher jamais à humilier celui qui la regarde ni à obtenir de lui une réaction réflexe.

La provocation ferme souvent la pensée parce qu’elle réduit le spectateur à une réponse immédiate : pour ou contre, scandale ou adhésion.

Le questionnement ouvre au contraire une durée.

Il place le regardeur devant quelque chose qui continue à agir après qu’il est parti. Ground Zero devait appartenir à cette seconde catégorie. Je ne voulais pas que le visiteur dise seulement : c’est terrible.

Je voulais qu’il se demande pourquoi cette architecture le dérangeait, ce que la destruction d’une tour signifie dans une civilisation qui a fait de la verticalité un signe de puissance, pourquoi une caverne peut soudain apparaître plus juste qu’un monument dressé vers le ciel, ce que devient un corps lorsqu’il est absorbé dans un événement que les médias ont transformé en icône mondiale, pourquoi nous regardons certaines images jusqu’à l’épuisement tout en devenant progressivement incapables de les voir.

Ce déplacement du choc vers la question nécessitait précisément que l’œuvre soit construite assez tôt pour conserver une part d’indétermination.

Plus tard, le 11 septembre entrerait dans l’histoire officielle, dans les manuels, dans les commémorations, dans les doctrines militaires, dans les procédures judiciaires, dans les conflits politiques. Des récits concurrents s’installeraient. Des usages idéologiques apparaîtraient.

L’événement serait interprété à partir de ses conséquences.

Nous, nous travaillions dans cette zone beaucoup plus inconfortable où les conséquences n’étaient pas encore connues.

C’était dangereux intellectuellement, mais artistiquement irremplaçable. Nous étions obligés de reconnaître ce que nous ignorions. Cette ignorance n’était pas une faiblesse du projet ; elle en était la condition de vérité.

Une œuvre réalisée vingt ans plus tard aurait bénéficié d’une immense quantité de savoir. Elle aurait perdu quelque chose d’autre : la sensation d’être debout au bord d’un monde dont personne ne connaissait encore la forme suivante.

Je voulais conserver ce bord.

C’est cela, construire avant que le commentaire n’émousse le choc. Non pas empêcher l’histoire de parler, mais saisir dans la matière l’instant où elle ne sait pas encore ce qu’elle va devenir. Dans les jours qui suivirent, cette intention cessa d’appartenir au seul domaine de la pensée.

Les outils sortirent.

Les masses commencèrent à bouger.

Le fer chauffa.

Le ciment apparut.

Le Domaine de la Source changea de rythme.

Et autour de moi, ce qui aurait pu rester la réaction solitaire d’un artiste entra dans le temps du chantier. Les compagnons participaient à sa mise en œuvre, jour et nuit, chacun avec ses mains, son savoir-faire, sa fatigue, ses silences.

À cet instant, Ground Zero cessa d’être une réaction solitaire. Il devint un chantier humain.

Pensée & dialogue humain : Thierry | Rédaction : 100 % IA

Page de lecture 53 sur 101