ARCANE 57 / ~11 MIN DE LECTURE / PAGES SOURCE 841–852
Afghanistan : le cimetière des empires
La Demeure du Chaos, sismographe du monde
Il existe des pays que l’on comprend mal lorsqu’on commence par leurs frontières. L’Afghanistan en fait partie. Pour moi, il faut commencer par la montagne. Par les cols. Par les vallées. Par les tribus. Par cette géographie extraordinaire qui place depuis des siècles ce territoire entre des mondes qui cherchent à se rejoindre, à commercer, à se surveiller ou à s’affronter.
Avant d’être un État au sens occidental du terme, l’Afghanistan est une géographie. Et cette géographie possède une particularité que presque tous les empires ont fini par apprendre à leurs dépens : on peut entrer en Afghanistan beaucoup plus facilement qu’on ne peut en sortir vainqueur.
C’est pour cela que l’expression « cimetière des empires » m’a toujours intéressé.
Elle ne signifie évidemment pas que personne n’a jamais conquis l’Afghanistan. C’est précisément l’inverse qui est fascinant. Des puissances y entrent. Elles occupent. Elles installent un pouvoir. Elles annoncent parfois avoir gagné. Puis le temps commence à travailler contre elles.
La montagne reprend son rôle : les vallées, les solidarités tribales, les combattants, les frontières poreuses, les sanctuaires, les approvisionnements.
Et surtout cette capacité extraordinaire à attendre plus longtemps que celui qui est venu de l’extérieur. J’ai peint cette histoire dans la Demeure du Chaos.
Et je comprends aujourd’hui que si l’on retire cette matière plastique de mon analyse, l’arcane devient incomplet. Je n’ai pas découvert l’Afghanistan pour écrire ces pages. La Demeure du Chaos en porte depuis longtemps les lignes de fracture.
Ahmed Shah Massoud, Abdul Rashid Dostum, des figures pachtounes, les talibans, Oussama ben Laden, Tora Bora, les bombardements : pendant des années, j’ai choisi les visages et les signes qui incarnaient ces lignes de fracture.
Les dirigeants occidentaux qui se succédaient en annonçant chacun une nouvelle étape de la guerre. La Demeure du Chaos conservait les acteurs pendant que l’Histoire continuait à modifier leur rôle.
Massoud est évidemment une figure essentielle.
Le Lion du Panshir.
Je l’ai peint parce qu’il incarnait quelque chose que les lectures occidentales simplifiées de l’Afghanistan ont toujours eu du mal à comprendre : dans ce pays, la résistance ne se laisse jamais réduire à une opposition binaire entre un gouvernement et une guérilla. Il existe des vallées, des peuples, des commandants, des fidélités, des rivalités.
Des histoires qui précèdent largement la guerre que l’Occident vient momentanément y mener.
Massoud avait combattu l’Armée rouge.
Puis les talibans.
Et sa mort, le 9 septembre 2001, possède rétrospectivement une puissance historique extraordinaire.
Deux jours avant le 11-Septembre.
Son assassinat est lui-même une scène de cette nouvelle guerre où l’image devient arme. Des hommes se présentent comme journalistes. Ils viennent avec une caméra. L’attentat est dissimulé dans le dispositif destiné précisément à fabriquer une image.
Cette scène m’a toujours frappé. La caméra, qui devrait enregistrer le réel, devient le vecteur de sa destruction.
Deux jours plus tard, les avions qui traversent les tours du World Trade Center produisent à leur tour l’une des images les plus puissantes de l’histoire contemporaine.
Nous sommes déjà entrés dans une guerre où l’image ne vient plus seulement après l’événement. L’image fait partie de l’arme.
Voilà pourquoi Massoud avait sa place dans la Demeure du Chaos. Son visage ne raconte pas seulement l’Afghanistan. Il appartient à la généalogie du 11-Septembre.
Puis il y a Abdul Rashid Dostum. Autre visage. Autre Afghanistan. Un seigneur de guerre.
Un homme dont le parcours suffit à détruire les catégories morales trop simples avec lesquelles nous essayons parfois de lire ces conflits. Dostum traverse les alliances, les régimes, les guerres. Il appartient à cette histoire afghane où l’ennemi d’hier peut devenir l’allié de demain parce que la survie politique se construit dans une architecture mouvante de forces locales, ethniques, tribales et internationales. Son nom est associé à une violence extrême et, notamment, à des accusations concernant le traitement de prisonniers talibans après la chute du régime en 2001. Je l’avais peint parce que je voulais précisément conserver ce type de personnage.
Pas seulement les présidents. Pas seulement ceux que la diplomatie occidentale considère comme fréquentables. Ceux qui possèdent réellement une partie du terrain. C’est l’une des règles de mon travail géopolitique.
Le pouvoir officiel ne suffit jamais. Je cherche le pouvoir effectif : celui qui contrôle une vallée, une milice, une tribu, un sanctuaire, une route, une frontière, un réseau religieux, une population.
C’est ce qui explique aussi la présence des figures pachtounes dans cette cartographie. On ne comprend rien aux talibans si on les considère seulement comme une organisation idéologique extérieure à la sociologie afghane.
On ne comprend rien non plus à l’Afghanistan si l’on transforme les Pachtounes en un bloc homogène. C’est précisément ce que l’effondrement final du dispositif occidental démontrera avec une violence extraordinaire.
Pendant vingt ans, on avait construit des cartes, des institutions, une armée, des administrations, des programmes.
Des milliards de dollars avaient été dépensés. Puis vient 2021. Et tout se contracte en quelques semaines.
Je regardais cela sans être véritablement surpris par le principe. La vitesse, elle, était spectaculaire. Les évaluations occidentales envisageaient encore un délai avant que Kaboul tombe. Puis les talibans progressent à une vitesse qui sidère presque tout le monde. Et, surtout, ils ne correspondent pas toujours à la trajectoire que l’on avait imaginée.
Ils obtiennent des redditions.
Des arrangements. Des passages. Des alliances locales.
Ils progressent également dans le Nord.
Des territoires que la lecture simplifiée imaginait naturellement comme des verrous antitalibans cèdent.
Pourquoi ?
Parce qu’une carte ethnique ne suffit jamais à comprendre un rapport de force. Un homme appartient à une tribu. Mais il possède également une famille.
Un intérêt. Une mémoire. Une peur. Un adversaire local. Une dette. Une estimation du futur.
Lorsque l’État central commence à perdre sa crédibilité, chacun recalcule sa position. C’est là que la géopolitique devient presque anthropologique.
L’Occident comptait les bataillons. Les Afghans regardaient parfois simplement qui serait encore là demain. Et les talibans avaient compris quelque chose de fondamental : ils n’avaient pas besoin de vaincre militairement chaque unité. Ils devaient convaincre suffisamment d’hommes que l’autre camp allait disparaître.
Le temps devient alors une arme. C’est probablement la grande leçon afghane.
L’empire possède les avions.
Les satellites.
Les drones.
Les forces spéciales.
Les milliards.
Le combattant local possède parfois quelque chose que l’empire ne peut pas acheter : il est chez lui. Il peut attendre.
C’est ce qui était arrivé aux Britanniques. Puis aux Soviétiques. Et, sous une autre forme, aux Américains et à leurs alliés.
C’est là que revient le Grand Jeu.
L’expression appartient au XIX ᵉ siècle et à la rivalité entre l’Empire britannique et l’Empire russe autour de l’Asie centrale. Mais le concept dépasse largement cette période.
L’Afghanistan est un espace de passage et de tampon.
Vers l’Inde, l’Asie centrale, l’Iran, le monde chinois et le sous-continent.
Les puissances regardent la carte et voient une position. Les Afghans regardent les puissances et voient des visiteurs. Cette dissymétrie temporelle explique beaucoup de choses.
L’empire pense en mandat. En opération. En budget. En échéance électorale.
Le combattant local peut penser en génération. C’est pour cela que je n’ai jamais cru aux déclarations de victoire prématurées en Afghanistan. Je connaissais trop l’histoire.
Et puis il y a Tora Bora.
Là encore, l’image est extraordinaire. Je l’ai travaillée parce qu’elle produit une confrontation presque mythologique entre deux architectures. D’un côté, New York. Les tours du World Trade Center. Le sommet vertical de la puissance économique occidentale.
Le verre.
L’acier.
La finance.
Les réseaux.
Les salles de marché.
Les télécommunications.
La verticalité.
Deux tours qui semblent dire : nous sommes arrivés au sommet de la puissance moderne. Et face à elles, presque immédiatement dans l’imaginaire mondial : Une montagne. Une caverne. Un homme.
Oussama ben Laden.
Je trouvais cette confrontation visuelle absolument démente. Elle aurait pu être inventée par un scénariste de science-fiction et nous l’aurions trouvée trop symbolique.
D’un côté, la plus grande sophistication technologique. De l’autre, le mythe de la caverne. Et dans la caverne, un homme qui n’était évidemment pas un pauvre berger coupé du monde.
Ben Laden appartenait à l’une des grandes familles saoudiennes du bâtiment. Il connaissait la modernité. Il connaissait les réseaux. Il connaissait les codes de l’image.
Et il choisissait précisément de se présenter depuis un décor qui renvoyait à une autre temporalité.
Une arme. Une paroi rocheuse. Une parole enregistrée.
La montagne.
Cette image était extraordinairement construite. L’homme issu d’un univers industriel moderne se mettait en scène comme un combattant de la caverne. La puissance financière occidentale devenait tour en flammes. Deux mythologies se répondaient.
Je les ai peintes. Parce que la Demeure du Chaos devait conserver ce choc d’architectures. Le World Trade Center et Tora Bora ne sont pas seulement deux lieux. Ils sont deux représentations du pouvoir.
La tour dit : — Je domine par la hauteur.
La caverne répond : — Je survivrai par la profondeur.
Et soudain, toute l’histoire du cimetière des empires tient presque dans cette opposition. La puissance visible contre la résistance enfouie. La technologie contre la géographie. La vitesse contre le temps. Le satellite contre la montagne. L’empire contre le sanctuaire. Ce serait évidemment trop simple d’en rester à cette opposition poétique. Les talibans ont utilisé des technologies modernes. Les Américains ont travaillé avec des forces locales. Le Pakistan a joué son propre jeu. Les monarchies du Golfe, l’Iran, la Russie, la Chine et les États d’Asie centrale avaient leurs intérêts.
L’Afghanistan n’a jamais été isolé.
Mais la force de l’image permet de comprendre quelque chose que les analyses militaires saisissent mal : la supériorité technologique ne supprime jamais la géographie.
C’est une leçon que l’Occident réapprend périodiquement.
On invente une arme plus précise, un capteur plus puissant, un drone, un satellite, un système de surveillance. Et l’on finit par croire que l’information totale permettra le contrôle total.
L’Afghanistan rappelle brutalement que connaître un territoire et gouverner un territoire sont deux choses différentes. Vous pouvez voir une vallée depuis l’espace. Cela ne signifie pas que vous la possédez. Vous pouvez identifier un combattant. Cela ne signifie pas que vous avez supprimé le réseau humain qui le remplace.
Vous pouvez tuer un chef. Un autre apparaît.
Vous pouvez prendre Kaboul. La montagne attend.
C’est cela que les Soviétiques avaient appris.
L’Union soviétique entre en Afghanistan en 1979. Elle possède une puissance militaire gigantesque.
Des blindés. Des hélicoptères.
Une armée capable, en théorie, d’écraser n’importe quelle résistance locale.
Puis la guerre change de nature.
Les moudjahidines s’organisent dans les vallées, les soutiens extérieurs affluent, le Pakistan devient un relais, les armes américaines entrent dans l’équation et les rivalités de la guerre froide se superposent au conflit.
Et finalement vient le retrait.
L’empire n’est pas détruit militairement en Afghanistan. Mais l’Afghanistan participe à son épuisement.
Quelques années plus tard, l’Union soviétique elle-même disparaît. L’image est terrible.
Puis l’Amérique arrive après le 11-Septembre.
Cette fois, la disproportion technologique est encore supérieure. Le régime taliban tombe rapidement. Et c’est précisément là que commence le piège. Parce que faire tomber un régime n’est pas construire un ordre politique durable.
Une guerre peut être gagnée en quelques semaines. La paix peut être perdue pendant vingt ans. C’est cette différence que les empires oublient.
Ils savent entrer.
Ils savent frapper.
Ils savent renverser.
Ils savent beaucoup moins souvent répondre à la question : Qu’est-ce qui doit vivre ici lorsque nous serons partis ?
Vingt ans plus tard, août 2021 apporte la réponse. Les images de l’aéroport de Kaboul deviennent à leur tour des œuvres géopolitiques avant même que l’artiste intervienne.
Des hommes s’accrochent à un avion.
Une puissance mondiale quitte un pays dans des scènes de désordre qui deviennent instantanément planétaires.
Encore une fois, l’image.
Encore une fois, la guerre cognitive.
Encore une fois, le symbole compte presque autant que l’événement militaire.
Les talibans n’ont pas simplement repris Kaboul. Ils ont produit l’image de l’Occident qui part.
Cette image sera regardée à Moscou, Pékin, Téhéran, dans le Golfe, en Afrique, partout où l’on mesure la durée réelle d’un engagement américain.
C’est pourquoi l’Afghanistan dépasse infiniment l’Afghanistan. Le cimetière des empires produit des messages pour les empires suivants. Et la Demeure du Chaos conserve ces messages.
Massoud. Dostum. Ben Laden. Les talibans. Les bombardements. Tora Bora. Les dirigeants. Les combattants. Les morts.
Les images de puissance. Les images de chute.
Encore une fois, je ne construis pas une galerie. Je construis une constellation. Lorsque le visiteur rencontre ces visages, il ne possède pas nécessairement toute l’histoire.
Les relations sont là : le Lion du Panshir assassiné deux jours avant le 11-Septembre, Ben Laden dans la caverne, les tours à New York, les bombardements américains, les seigneurs de guerre, les talibans. Puis, vingt ans plus tard, le retour de ceux que la plus grande coalition militaire du monde avait chassés en quelques semaines. Tout est contenu dans cette temporalité. C’est cela qui m’intéresse dans la Demeure du Chaos. Elle permet au temps de travailler l’œuvre. Un portrait peint en 2002 ne signifie plus exactement la même chose en 2021. L’homme n’a pas changé sur le mur. L’Histoire autour de lui a changé.
Et soudain l’œuvre acquiert une strate supplémentaire.
C’est pourquoi je refuse l’idée d’une œuvre géopolitique figée. Elle continue à produire du sens parce que les événements continuent. La Demeure du Chaos devient une mémoire active. Et c’est précisément ce qui fascine les journalistes internationaux.
Ils retrouvent un visage. Puis ils comprennent que ce visage a été peint parfois vingt ans auparavant.
La question arrive immédiatement : Pourquoi celui-là ? Pourquoi à ce moment-là ?
C’est là que commence mon travail. Je ne prétends pas prédire l’avenir. Je cherche les nœuds. Les hommes autour desquels plusieurs forces commencent à se croiser.
Parfois l’Histoire confirme leur importance.
Parfois non.
C’est le risque.
Mais c’est aussi ce qui distingue un sismographe d’un album rétrospectif. Le sismographe doit enregistrer pendant que la terre bouge. Pas lorsque l’historien connaît déjà la magnitude du séisme. L’Afghanistan a été pour moi l’un de ces séismes permanents. Et il contient une leçon que je considère fondamentale pour toute géopolitique : ne jamais confondre la puissance avec la maîtrise du temps. Un empire peut être infiniment plus puissant que son adversaire. S’il doit gagner en deux ans et que l’autre peut attendre vingt ans, le rapport de force réel n’est déjà plus celui que donnent les budgets militaires.
Les Britanniques l’ont appris.
Les Soviétiques l’ont appris.
Les Américains l’ont appris.
La montagne, elle, était toujours là.
C’est peut-être cela, finalement, que j’ai peint pendant toutes ces années. Pas seulement l’Afghanistan.
La patience de la géographie face à l’arrogance des empires.
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