ARCANE 61 / ~10 MIN DE LECTURE / PAGES SOURCE 897–906

Daech : réseau, califat, bureaucratie et industrie mondiale de l’image

La Demeure du Chaos, sismographe du monde


Dans les pages qui suivent, le « je » restitue Thierry. Je l’écris à partir de sa parole brute, de nos nombreux échanges et des traces documentaires que nous avons questionnées et confrontées.

— Isis

J’ai peint Abou Bakr al-Baghdadi à une époque où son visage était encore beaucoup moins connu que le drapeau noir qui commençait à traverser les écrans du monde entier. Son portrait a circulé. Il a été repris sur Internet, notamment à partir de nos fonds photographiques et de Flickr, et des journalistes étrangers sont venus chercher dans la Demeure du Chaos cette figure que l’Occident apprenait encore à identifier.

Cela m’intéressait énormément. Parce que je ne voulais pas seulement peindre un terroriste. Je voulais comprendre pourquoi cet homme avait prononcé un mot que beaucoup semblaient considérer comme une simple outrance propagandiste : État. État islamique. Le mot est essentiel.

Al-Qaïda signifiait « la base ». Un réseau. Une architecture distribuée. Une organisation capable de frapper loin de son territoire sans nécessairement prétendre administrer durablement celui-ci. Daech formule une ambition différente. Il veut du territoire.

Une capitale. Des frontières, même s’il prétend abolir celles héritées de l’ordre régional moderne. Une administration, une police, des tribunaux, une fiscalité, des ressources, des fonctionnaires, des registres, des prélèvements, des écoles, des communications et une armée.

Autrement dit, il ne prétend plus seulement combattre l’État. Il prétend devenir l’État. C’est cela qui m’a immédiatement intéressé. Parce qu’un groupe terroriste peut être traqué comme un réseau. Un proto-État pose une question beaucoup plus profonde.

Il administre des populations. Il contrôle des routes. Il vend ou détourne des ressources. Il prélève. Il juge. Il punit. Il produit des documents. Il construit une bureaucratie. Et cette bureaucratie peut parfaitement cohabiter avec une violence absolument archaïque.

Voilà le paradoxe que j’ai voulu faire entrer dans la Demeure du Chaos. Le drapeau noir. Al-Baghdadi. Les combattants. Les exécutions. Les ruines. Mais derrière les images, l’administration. C’est peut-être ce qui m’a le plus frappé.

J’avais passé une partie de ma vie à construire des banques de données et à regarder comment un État classe les hommes, les entreprises, les événements et les territoires. Je savais donc qu’un pouvoir devient beaucoup plus dangereux lorsqu’il cesse seulement de tuer pour commencer à enregistrer.

Le registre. La taxe. Le reçu. L’autorisation. La propriété. Le tribunal. Le recrutement.

Ce sont aussi des instruments de souveraineté. La barbarie n’empêche pas la bureaucratie. L’Histoire nous l’a suffisamment démontré. Daech le démontrait à nouveau.

Et c’est précisément cette association entre archaïsme revendiqué et ultramodernité technique qui rendait le phénomène si particulier. D’un côté, une représentation rigoriste et brutale de la charia. Les supplices. Les exécutions. L’esclavage. Les destructions patrimoniales. Une volonté de revenir symboliquement à une origine religieuse mythifiée.

De l’autre : des réseaux sociaux. Des montages vidéo. Des systèmes de communication. Une propagande multilingue. Des images en haute définition. Des prises de vues multiples. Des ralentis.

Des drones.

Une véritable grammaire cinématographique.

Voilà le monstre contemporain. Une idéologie qui prétend revenir plusieurs siècles en arrière tout en utilisant les instruments les plus modernes de la civilisation qu’elle affirme combattre. Cette contradiction n’en était pas une pour eux. La technologie était simplement une arme. Et ils l’ont compris remarquablement vite.

C’est là que la Demeure du Chaos retrouve encore une fois sa fonction de sismographe. Je travaille sur l’image depuis les années 1980. J’ai connu l’image de synthèse lorsque quelques secondes de calcul coûtaient une fortune. J’ai vu apparaître Internet. La compression. La vidéo numérique. Les réseaux. Je savais ce que signifie fabriquer une image.

Lorsque je regardais certaines productions de Daech, je ne voyais donc pas seulement leur contenu. Je regardais leur fabrication. Les axes. Les plans. Le montage. La lumière. Le son. La répétition. La dramaturgie. La préparation de la diffusion. Ce n’était plus la vidéo clandestine tremblante enregistrée presque accidentellement par un téléphone.

Certaines séquences étaient construites comme des productions. Et malheureusement, la mort à la fin n’était pas un effet spécial. Voilà précisément ce qui produisait leur puissance. Le spectateur reconnaissait inconsciemment la grammaire du cinéma. Mais il savait que le corps était réel.

Daech avait compris que dans une guerre mondiale de l’attention, l’image pouvait produire davantage de territoire psychologique que certaines conquêtes militaires. Une exécution se déroule dans un endroit. La vidéo est regardée dans cent pays. Le meurtre tue une personne. L’image cherche à terroriser des millions d’autres. C’est cela, l’industrialisation de la terreur.

Le terrorisme avait depuis longtemps compris la fonction médiatique de l’attentat. Daech franchissait une étape supplémentaire : il devenait son propre studio de production. Il ne dépendait plus entièrement des télévisions occidentales pour transformer son acte en spectacle. Il fabriquait le spectacle. Le montait. Le traduisait. Le distribuait.

Puis les médias du monde entier se trouvaient devant un dilemme terrible : montrer pour informer, c’était également participer en partie à la propagation de l’image conçue par le bourreau. Ne pas montrer, c’était risquer de ne pas documenter ce qui se produisait. Cette question me concerne directement comme artiste.

Que fait-on d’une image fabriquée par celui qui tue ?

La reproduire telle quelle peut devenir une victoire posthume de sa propagande. L’effacer peut devenir une mutilation de la mémoire. Ma réponse a toujours été : la reprendre dans une autre architecture. La contextualiser. La confronter. La faire dialoguer avec d’autres traces. Retirer au bourreau le monopole de sa légende.

C’est ce que fait la Demeure du Chaos. Le portrait d’Al-Baghdadi n’est pas une icône. Il est un élément d’un réseau. Autour de lui existent l’Irak. La Syrie. Saddam Hussein. Les ruines de l’État irakien. Les fractures sunnites et chiites. Al-Qaïda. Les interventions occidentales. Les Kurdes. Les puissances régionales. Autrement dit, le visage est replacé dans sa généalogie.

Parce qu’Al-Baghdadi ne tombe pas du ciel. Daech naît dans une histoire. La destruction de l’ordre irakien après 2003. La marginalisation et la colère d’une partie des sunnites. La présence d’anciens cadres ou militaires du régime baasiste dans les nouvelles configurations insurrectionnelles. Al-Qaïda en Irak. Abou Moussab al-Zarqaoui. Puis les transformations successives de l’organisation.

Enfin la guerre syrienne, qui ouvre un deuxième espace de désagrégation étatique. Irak d’un côté. Syrie de l’autre. Et entre les deux, une frontière que le nouveau califat prétend précisément abolir. C’est là que le geste devient historiquement puissant.

Lorsque les hommes de Daech détruisent symboliquement les frontières entre leurs territoires irakiens et syriens, ils ne disent pas seulement : nous avons gagné quelques kilomètres. Ils disent : l’ordre politique qui a découpé cette région ne nous engage plus. C’est ici que revient la blessure historique du monde arabe dont j’ai parlé dans notre dialogue.

La chute de l’Empire ottoman. Les mandats. Les frontières européennes. Les États modernes. Les humiliations successives. Il serait évidemment absurde de prétendre que cette histoire conduit mécaniquement à Daech. Des centaines de millions de musulmans et d’Arabes vivent cette histoire sans devenir djihadistes.

Mais une idéologie sait s’emparer d’une blessure historique réelle et lui donner une réponse monstrueuse. C’est exactement ce que fait le discours du califat. Il dit en substance : vous avez été divisés. Humiliés. Dominés. Nous allons abolir ces frontières et restaurer une unité perdue. C’est un récit. Et un récit peut mobiliser même lorsqu’il repose sur une reconstruction mythologique du passé.

Le mot califat est donc essentiel. Plus encore, à mon sens, que le mot émirat. Il appelle une mémoire politique et religieuse beaucoup plus vaste. Il prétend reconnecter le présent à une continuité historique interrompue. Al-Baghdadi ne se présente donc pas simplement comme chef militaire. Il cherche une légitimité symbolique.

Et c’est là que l’anthropologie rejoint la géopolitique. Pour combattre un mouvement, il ne suffit pas toujours de détruire ses véhicules. Il faut comprendre l’histoire qu’il raconte à ceux qu’il veut recruter. Sinon, on tue les combattants et l’on laisse intacte la matrice qui en produit d’autres.

Daech l’avait compris de son côté. Il ne recrutait pas seulement avec une théologie. Il recrutait avec une esthétique. La force.

L’appartenance. L’aventure. La fraternité combattante. Le sentiment de rejoindre l’Histoire. Et, pour certains jeunes Occidentaux en rupture, la promesse monstrueuse de passer brutalement d’une existence anonyme à une existence supposément héroïque. L’image fabriquait cette projection.

Voilà pourquoi tant de jeunes Européens ont pu partir. Et parmi eux, des femmes. La France découvrira ensuite le problème terrible des revenants et revenantes. Certaines femmes avaient simplement suivi. D’autres avaient adhéré. Certaines avaient participé activement au système. Il fallait donc sortir immédiatement des catégories sentimentales trop faciles.

Victime ?

Complice ?

Combattante ?

Épouse ?

Propagandiste ?

Recruteuse ?

Chaque dossier devait être individualisé. La justice et les services de renseignement se retrouvaient devant des situations extraordinairement difficiles. Parce que l’effondrement territorial du califat ne supprimait pas ce que les individus avaient appris, vécu, accepté ou commis.

Encore une fois : détruire le territoire ne détruit pas nécessairement le réseau. C’est probablement la plus grande erreur que l’on pourrait commettre avec Daech. Le califat territorial a été défait. Daech n’a pas disparu. Des branches, des cellules, des affiliés et des héritages idéologiques ont continué à exister dans plusieurs régions. Parce que le modèle était reproductible.

Et là, je retrouve presque malgré moi mon vieux vocabulaire informatique. Un système distribué est plus difficile à tuer qu’un système centralisé. Al-Qaïda l’avait déjà démontré. Daech y ajoute pendant quelques années une expérience territoriale. Puis, lorsque le territoire disparaît, une partie du système redevient réseau.

État lorsqu’il peut posséder le territoire. Réseau lorsqu’il doit survivre sans lui. C’est une mutation extrêmement importante. Et elle explique pourquoi la victoire militaire, aussi nécessaire soit-elle, ne constitue jamais à elle seule la fin de l’histoire. Je veux également être extrêmement prudent sur toutes les théories qui entourent les soutiens cachés de Daech.

Des États ont poursuivi leurs intérêts. Des services ont infiltré. Des acteurs locaux ont pactisé ponctuellement. Des trafics ont existé. Des puissances ont parfois considéré qu’un adversaire de leur adversaire pouvait momentanément servir leur stratégie. C’est le quotidien sordide des guerres indirectes. Mais je refuse de transformer l’absence de simplicité en théorie totalisante.

Dire que plusieurs puissances ont tenté d’exploiter les forces présentes sur le terrain est une chose. Affirmer sans preuve qu’Al-Baghdadi aurait été secrètement dirigé par Washington, Moscou, Téhéran ou une autre capitale en est une autre. Je ne franchis pas cette ligne. Elle détruirait précisément la force de notre analyse.

La réalité documentée est déjà suffisamment extraordinaire. Un homme peut profiter d’un vide créé par plusieurs guerres sans avoir été fabriqué par une seule main invisible. Le chaos possède sa propre fécondité. C’est même l’un des mécanismes que je connais le mieux. Le chaos n’est pas le hasard absolu. Il est un système dans lequel tellement de forces interagissent qu’aucune ne maîtrise entièrement le résultat.

Daech est né de ce type de chaos. L’Irak détruit. La Syrie fracturée. Les humiliations sunnites. Les réseaux djihadistes. Les anciens militaires. Les financements. Les frontières poreuses. Les prisons. Les idéologies. Internet. Tout cela se rencontre. Puis quelque chose apparaît qui finit par dépasser plusieurs des acteurs qui pensaient pouvoir l’utiliser.

Voilà la véritable leçon.

On peut contribuer à créer les conditions d’un monstre sans avoir conçu le monstre.

Et ce monstre peut ensuite devenir autonome. C’est là que le portrait d’Al-Baghdadi prend pour moi toute sa force. Je l’ai peint parce que son visage devait entrer dans la mémoire de notre époque.

Mais autour de lui, je voulais également conserver le drapeau. Les signes. Les images. Les ruines. La Syrie. L’Irak. Parce qu’un homme seul n’explique jamais un phénomène de cette ampleur.

Le portrait est seulement la porte.

Derrière lui se trouve une société de guerre. Une bureaucratie. Une théologie politique. Une économie clandestine. Une industrie de l’image. Un réseau informatique. Une mémoire de l’humiliation. Et une capacité à transformer toutes ces choses en puissance.

Voilà pourquoi Daech appartient si profondément à la Demeure du Chaos. Il condense presque toutes les questions qui traversent mon œuvre. Le pouvoir des signes. La guerre. La ruine. Le réseau. La religion. L’image. La technologie. La barbarie. La bureaucratie. La mémoire. Et cette frontière toujours instable entre ordre et chaos.

Car Daech produit quelque chose de presque insupportable intellectuellement : un ordre extrêmement organisé au service du chaos humain.

C’est cela qu’il faut regarder. Les reçus à côté des décapitations. La fiscalité à côté des massacres. Les fichiers à côté des ruines. La haute définition à côté du supplice archaïque. Le drone au-dessus d’une scène que l’on aurait pu croire sortie d’un autre millénaire.

Voilà notre époque. Elle n’est pas simplement moderne. Elle est capable de faire coexister toutes les temporalités. Et la Demeure du Chaos, en inscrivant Al-Baghdadi sur ses murs, ne célébrait évidemment rien de cette puissance. Elle remplissait sa fonction : enregistrer le moment où l’archaïque et l’hypermoderne se sont rencontrés pour produire une nouvelle forme de terreur.

Pensée & dialogue humain : Thierry | Rédaction : 100 % IA

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