ARCANE 62 / ~13 MIN DE LECTURE / PAGES SOURCE 907–922
Crimée, Donbass : la carte qui reprend la parole
La Demeure du Chaos, sismographe du monde
Il existe des guerres que l’on croit voir commencer parce que les caméras commencent à les filmer. L’Ukraine est exactement l’inverse. Lorsque le monde découvre brutalement, en février 2022, que l’Europe peut de nouveau connaître une guerre de très haute intensité, je regarde depuis longtemps une histoire qui avait déjà commencé à s’inscrire sur les murs de la Demeure du Chaos.
Je n’ai pas attendu les colonnes blindées russes pour peindre l’Ukraine. J’avais suivi ses personnages, ses fractures, ses révolutions, ses oligarques, ses dirigeants, ses relations avec Moscou, Washington et Bruxelles. C’est précisément ce qui rend aujourd’hui cette partie de la Demeure du Chaos si particulière.
Lorsque des visiteurs me disent :
« Vous aviez vu cette guerre. »
Je leur réponds que je ne suis pas prophète. J’avais simplement regardé les plaques tectoniques avant qu’elles ne produisent le séisme. La Crimée et le Donbass étaient déjà en train de parler.
J’ai peint Viktor Ianoukovitch.
Son visage appartient à cette Ukraine constamment tiraillée entre plusieurs orientations politiques, économiques et culturelles. Puis vient Maïdan, la révolution de la Dignité, son effondrement politique et sa fuite vers la Russie.
J’ai peint Ioulia Tymochenko, cette figure immédiatement reconnaissable à sa coiffure, que les médias surnommeront la « princesse du gaz » ou la « madone du gaz ». Elle appartient à la révolution orange, aux guerres politiques ukrainiennes, mais aussi à cette question énergétique qui ne cessera jamais de traverser les rapports entre Kiev, Moscou et l’Europe.
J’ai peint Vitali Klitschko.
Le champion devient homme politique, figure de Maïdan, puis maire de Kiev.
J’ai peint Petro Porochenko, président de l’Ukraine post-Maïdan, au moment où la Crimée bascule et où la guerre du Donbass commence.
Puis Volodymyr Zelensky.
Son épouse.
Ses interlocuteurs occidentaux.
Les dirigeants qui viennent à Kiev.
Les représentants de l’OTAN.
Et, de l’autre côté, Poutine, ses ministres, ses généraux, les hommes qu’il place successivement à la tête de l’appareil militaire russe.
Encore une fois, je ne construis pas une galerie de chefs d’État. Je construis une chronologie plastique du rapport de forces.
C’est pourquoi la Demeure du Chaos possède aujourd’hui une profondeur particulière sur l’Ukraine. Le visiteur peut retrouver des personnages qui appartiennent à plusieurs générations du conflit. Le mur lui rappelle que l’Histoire n’a pas commencé le jour où son journal télévisé a décidé d’ouvrir sur Kiev.
Pour comprendre la Crimée, il faut d’abord regarder la carte. La péninsule avance dans la mer Noire comme une forteresse naturelle.
Elle possède des terres, des ports, une histoire militaire, une position stratégique extraordinaire. Sébastopol permet de projeter une puissance navale dans la mer Noire, puis, à travers les détroits turcs, vers la Méditerranée.
Catherine II et l’Empire russe occupent évidemment une place centrale dans cette histoire. La Russie annexe le khanat de Crimée en 1783, après des siècles d’histoire tatare et ottomane. La péninsule devient ensuite un enjeu international majeur. Français, Britanniques, Ottomans et Russes s’y affrontent lors de la guerre de Crimée au XIX ᵉ siècle.
La Crimée n’est donc pas simplement un morceau de territoire que l’on colorie sur une carte. Elle est une position. Et une position devient géopolitique lorsqu’elle permet de contrôler quelque chose de plus vaste qu’elle-même.
La mer Noire. Voilà pourquoi la Turquie appartient nécessairement au raisonnement.
Le Bosphore.
Les Dardanelles.
Et surtout la Convention de Montreux de 1936, qui organise le régime des détroits et donne à la Turquie un rôle déterminant dans le passage des bâtiments de guerre.
On comprend alors que la mer Noire n’est pas un lac russe. Elle est un espace fermé dont la sortie est politiquement contrôlée.
La Russie le sait, comme la Turquie, l’OTAN et l’Ukraine.
La mer elle-même possède d’ailleurs une particularité extraordinaire : sous ses couches superficielles oxygénées existe une immense masse d’eau profonde anoxique, impropre à la plupart des formes de vie aérobie. Elle est presque stratifiée comme l’Histoire qui l’entoure.
Et c’est autour de cette mer que la carte recommence à parler.
2014. Maïdan. Ianoukovitch fuit.
La Russie prend le contrôle de la Crimée puis l’annexe, annexion non reconnue par la majeure partie de la communauté internationale.
Puis le Donbass entre en guerre.
Donetsk. Louhansk.
Des populations russophones. Des séparatistes.
Le pouvoir ukrainien. Le soutien russe.
Des volontaires. Des forces plus ou moins officiellement présentes.
Des morts.
Et progressivement une ligne de front.
Voilà pourquoi je refuse la lecture selon laquelle tout aurait commencé en 2022.
Cela ne signifie pas que l’invasion russe à grande échelle de février 2022 serait simplement la continuation juridiquement neutre de ce qui précédait. Elle constitue un changement majeur d’échelle et une décision russe d’employer massivement la force contre l’Ukraine.
Mais une guerre possède une généalogie. Et cette généalogie était déjà inscrite dans la Demeure du Chaos.
J’ai également travaillé sur Odessa. Cette ville est elle-même une condensation extraordinaire de l’histoire de la région.
Odessa condense tout cela : un port de la mer Noire, l’histoire de l’Empire russe, l’Ukraine, une importante population russophone, le commerce, la mémoire juive, la culture.
Puis vient le 2 mai 2014 et la Maison des syndicats.
Des affrontements extrêmement violents opposent des militants pro-ukrainiens et anti-Maïdan. L’incendie de la Maison des syndicats tue des dizaines de personnes.
J’ai voulu conserver cette scène parce qu’elle devient immédiatement une blessure mémorielle.
Et les blessures mémorielles sont des armes géopolitiques.
Chaque camp raconte ensuite Odessa avec son vocabulaire.
Crime.
Massacre.
Affrontements.
Provocation.
Responsabilité.
La mémoire elle-même devient un champ de bataille. C’est précisément là que l’artiste doit être extrêmement prudent.
Je peux peindre le feu.
Les morts.
La Maison des syndicats.
Je peux montrer ce que cette image va produire dans la mémoire russe et ukrainienne.
Je ne dois pas transformer une œuvre en jugement judiciaire improvisé. Depuis, un élément juridique majeur s’est ajouté : en 2025, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que les autorités ukrainiennes avaient manqué à plusieurs obligations positives dans la prévention des violences, l’organisation des secours et l’enquête. Ce jugement n’épuise pas pour autant l’ensemble des responsabilités individuelles dans les affrontements et l’incendie. Il renforce au contraire l’exigence de distinguer les faits établis, les responsabilités juridiquement constatées et les récits politiques construits autour d’Odessa.
Puis viennent les accords de Minsk.
Angela Merkel, François Hollande, Poutine, Porochenko.
Les Européens pensent pouvoir arrêter ou contenir la guerre du Donbass par la diplomatie.
Des années plus tard, les déclarations de plusieurs anciens dirigeants sur le fait que cette période avait également donné du temps à l’Ukraine pour renforcer ses capacités militaires seront interprétées par Moscou comme la preuve que les accords n’étaient qu’un écran.
J’ai peint cette ambiguïté.
Parce qu’elle détruit quelque chose de beaucoup plus important qu’un accord. Elle détruit la confiance dans la fonction même de l’accord.
Si l’un des signataires considère que l’autre ne négociait que pour gagner du temps, le traité suivant devient infiniment plus difficile.
Voilà comment une guerre future se prépare parfois dans l’interprétation d’une paix précédente. Et derrière tout cela existe l’énergie.
J’ai peint Nord Stream 1 et Nord Stream 2. Parce qu’un gazoduc est de la géopolitique matérialisée.
Des milliers de kilomètres de tubes d’acier peuvent modifier le rapport entre deux puissances beaucoup plus profondément qu’un discours diplomatique.
La Russie possède le gaz.
L’Allemagne possède une industrie gigantesque.
Entre les deux, la Baltique.
Le gaz russe bon marché participe pendant des années à l’architecture énergétique de l’industrie allemande.
Et autour de Nord Stream se trouve une figure qui résume à elle seule cette relation : l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, engagé ensuite dans les structures liées aux intérêts énergétiques russes.
Je regardais cette infrastructure comme une sculpture continentale. L’énergie reliait ce que l’histoire militaire avait opposé.
Puis la guerre arrive. Les flux se contractent.
Nord Stream est saboté en septembre 2022. Et soudain le tuyau qui symbolisait l’interdépendance devient le symbole de sa destruction.
Je connais physiquement cette question. J’ai grandi avec les deux chocs pétroliers dans une famille directement confrontée à la pétrochimie. J’ai ensuite moi-même repris et restructuré une activité industrielle pétrochimique.
Je sais ce que signifie un prix de l’énergie dans un compte d’exploitation. Dans certaines productions, l’énergie peut représenter une part gigantesque des coûts.
Je connais également le Brent et le WTI par mon travail sur les matières premières et la base Cyclope. Je ne regarde donc pas la rupture énergétique russo-européenne comme une abstraction diplomatique.
Je vois l’usine, le four, la chimie, le métal, le prix de revient, l’emploi.
Lorsque le prix de l’énergie change, toute la chaîne industrielle tremble.
L’Allemagne est particulièrement exposée parce que son modèle économique repose fortement sur l’industrie manufacturière et exportatrice.
La guerre accélère alors une crise qui possède également d’autres causes : transformation automobile, concurrence chinoise, transition énergétique, vieillissement démographique, choix nucléaires.
Je refuse les causalités uniques. Mais il serait tout aussi absurde de prétendre que la rupture énergétique avec la Russie n’a rien changé.
La géopolitique finit dans la facture de l’usine. C’est ce que j’appelle la matière du pouvoir.
Puis la guerre change d’échelle.
2022.
Zelensky devient soudain l’un des visages les plus connus de la planète.
C’est une trajectoire politique extraordinaire.
Avant la présidence, il est comédien et incarne dans Serviteur du peuple un professeur devenu président après avoir dénoncé la corruption.
Puis le nom de la série devient celui de son parti. Puis l’acteur devient réellement président.
Cette collision entre fiction et pouvoir m’interpellait déjà avant la guerre. Parce qu’elle dit quelque chose de notre époque.
L’image peut précéder le politique. La fiction peut fabriquer la familiarité qui rend ensuite une candidature possible.
Puis la guerre transforme à nouveau Zelensky.
Le comédien-président devient président de guerre.
Les vêtements changent.
La communication change.
Les images changent.
Autour de lui viennent les dirigeants occidentaux : Ursula von der Leyen, les secrétaires généraux de l’OTAN, les présidents, les Premiers ministres, les ministres de la Défense.
Je les ai peints parce que progressivement la guerre ukrainienne cesse d’être uniquement une relation entre Kiev et Moscou.
Elle devient un système de confrontation beaucoup plus large, dans lequel les États occidentaux soutiennent massivement l’Ukraine tandis que la Russie reçoit elle-même différentes formes de soutien extérieur.
La guerre russo-ukrainienne ne peut cependant être analysée sans intégrer le rôle majeur du soutien occidental à l’Ukraine : armements, renseignement, formation, financements et capacité industrielle. Cette dimension n’efface pas la distinction juridique essentielle : l’Ukraine et la Russie sont les belligérants directs ; l’OTAN, en tant qu’Alliance, n’est pas partie au conflit. Je cherche ici à décrire l’architecture du rapport de forces, non à modifier la qualification du conflit.
Encore une fois : nommer une structure n’est pas nier la souveraineté de celui qui combat. C’est regarder ce qui se trouve derrière lui. Et cette structure s’étend progressivement au nord de l’Europe.
La Finlande et la Suède rejoignent formellement l’OTAN — la Finlande en 2023, la Suède en 2024. La Norvège, elle, en était membre depuis 1949.
L’Alliance présente cet élargissement comme un renforcement historique.
Je regarde le bilan de manière plus complexe.
Ces pays coopéraient déjà très étroitement avec l’OTAN. Le changement juridique et stratégique reste néanmoins majeur, particulièrement pour la Finlande avec son immense frontière russe.
La Finlande possède une relation historique extraordinairement complexe avec Moscou.
La guerre d’Hiver, puis la guerre de Continuation, la perte de territoires.
Puis des décennies pendant lesquelles Helsinki construit une politique de voisinage extrêmement prudente tout en conservant une armée et une capacité de défense considérables.
Cette architecture disparaît avec l’adhésion à l’OTAN.
Est-ce un gain de sécurité ?
Est-ce simultanément la perte d’une fonction historique d’interface ?
La réponse dépend du point de vue. C’est précisément cela, la géopolitique.
Mais derrière l’élargissement de l’OTAN se produit un événement que je considère encore plus important.
La Russie et la Chine se rapprochent.
Et là, je retrouve Henry Kissinger.
Je l’ai peint plusieurs fois.
Parce qu’il possédait une qualité extrêmement rare : il pensait le système international comme un équilibre et non comme une distribution morale entre amis et ennemis.
Toute sa diplomatie envers Pékin dans les années 1970 avait précisément compris l’intérêt américain d’empêcher une fusion stratégique durable entre la Chine et l’Union soviétique.
Car contrairement à l’image simplifiée d’un bloc communiste homogène, Mao et Moscou avaient connu des différends considérables.
Les deux puissances partageaient une idéologie communiste, mais pas nécessairement les mêmes intérêts.
Une immense frontière les séparait et les reliait. Des affrontements frontaliers avaient même eu lieu.
La Chine regardait l’immensité russe. La Russie regardait la démographie chinoise.
La méfiance existait.
Puis l’ordre mondial change.
Sanctions occidentales contre la Russie. Besoin russe de débouchés. Besoin chinois d’énergie.
Confrontation technologique entre Pékin et Washington.
Routes de la soie.
Arctique.
Et progressivement, ce qui constituait autrefois une inquiétude stratégique américaine devient une réalité beaucoup plus tangible :
La complémentarité russo-chinoise.
La Russie possède l’espace, les hydrocarbures, les matières premières, une profondeur militaire et des compétences considérables dans certains secteurs aéronautiques, spatiaux et nucléaires. La Chine possède la masse industrielle, l’électronique, les infrastructures, ainsi qu’une capacité financière et commerciale immense.
Des chaînes de production capables de changer d’échelle à une vitesse extraordinaire.
Et plus de 4 300 kilomètres de frontière terrestre commune rendent une politique d’isolement économique complet de la Russie beaucoup plus difficile.
C’est là, à mes yeux, que se trouve l’une des conséquences les plus importantes de la guerre en Ukraine.
L’Europe regarde la Finlande et la Suède et dit :
Nous avons agrandi l’OTAN.
Je regarde simultanément Pékin et Moscou et je demande :
Qu’avons-nous rapproché de l’autre côté ?
La réponse ne peut pas être ignorée. Et cette relation possède une autre dimension :
l’Arctique.
La fonte progressive des glaces ouvre davantage la question de la route maritime du Nord.
La Russie possède une flotte de brise-glaces sans équivalent, notamment nucléaires.
La Chine regarde cette route avec énormément d’intérêt.
Parce qu’une route maritime n’est jamais seulement une route.
C’est du temps. Et le temps est de l’argent.
Shanghai, l’Europe du Nord, Suez, l’Arctique : si une route permet un jour, de manière économiquement fiable et à grande échelle, de réduire significativement les distances et les temps de transport, une partie de la géographie commerciale mondiale pourrait se recomposer.
C’est là que je retrouve les containers de la Demeure du Chaos.
Trente-six.
Je les appelle parfois mes armes de destruction massive. Évidemment pas parce qu’ils explosent. Parce que le conteneur a détruit silencieusement des géographies économiques entières.
Il a normalisé le commerce mondial.
Même taille. Même portique. Même bateau. Même camion. Même train.
La marchandise entre dans une boîte en Chine et peut arriver en Europe sans être réellement manipulée entre les deux.
Le conteneur a fait davantage pour la mondialisation que quantité de traités.
Alors lorsque je regarde la route arctique, je ne vois pas simplement de la glace qui fond.
Je vois mes containers.
Je vois la Chine. Je vois la Russie. Je vois les ports. Je vois les délais.
Je vois le prix de transport.
Encore une fois, la carte reprend la parole.
Et c’est là que la Crimée rejoint finalement la Chine.
Ce qui semblait être une guerre régionale européenne finit par modifier l’architecture du monde.
Énergie. OTAN. Industrie européenne.
Commerce.
Arctique. Russie. Chine.
Dollars. Sanctions. Technologies.
Tout se relie.
Voilà pourquoi la Demeure du Chaos ne pouvait pas représenter l’Ukraine avec un seul portrait de Zelensky ou un seul portrait de Poutine.
Il fallait le rhizome : Ianoukovitch, Tymochenko, Klitschko, Porochenko, Zelensky, Poutine, les généraux, Merkel, Hollande, les dirigeants américains, les responsables de l’OTAN, Nord Stream, le Donbass, la Crimée, Odessa, puis la Chine.
Ce n’est qu’en regardant tous ces éléments ensemble que l’on comprend ce que la guerre produit réellement.
Elle ne déplace pas seulement une frontière. Elle déplace des alliances, des routes commerciales, des prix énergétiques, des industries, des doctrines militaires et parfois le centre de gravité du monde.
C’est précisément pour cela que je ne considère pas la Crimée comme un simple morceau d’Ukraine ou comme un simple enjeu russe.
Elle est un révélateur.
Un morceau de terre entouré d’eau qui oblige soudain à regarder toute la carte.
La mer Noire, la Turquie, l’Europe, la Russie, l’OTAN et, beaucoup plus loin en apparence, la Chine.
La Demeure du Chaos a enregistré cette histoire par fragments pendant des années.
Le livre permet maintenant de comprendre que ces fragments appartenaient au même dessin.
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