ARCANE 13 / ~27 MIN DE LECTURE / PAGES SOURCE 227–256

La tactique de la disparition et l’art de l’effacement

Initiations et territoires invisibles


Ma première disparition ne fut ni littéraire, ni politique, ni stratégique. J’avais quatorze ans et demi, peut-être quinze ans, lorsque je quittai la maison familiale. On me rechercha.

Je ne disparus pourtant jamais de la vie de mon père ni de celle de ma mère. Où que je sois dans le monde, je prenais chaque jour de leurs nouvelles. Je ne voulais pas abolir le lien. Je voulais sortir du territoire où l’on pouvait encore décider à ma place de ce que je devais être.

Je ne revins que plusieurs années plus tard, devenu majeur, lorsque mon père fut très souffrant.

Entre-temps, j’avais voyagé, franchi des frontières, appris à me déplacer presque gratuitement et tracé mes propres routes aux quatre coins du monde. J’avais dû faire mes preuves sans pouvoir continuellement invoquer mon nom, ma famille ou les protections qui auraient pu me ramener vers une existence déjà écrite.

Cette première disparition m’apprit quelque chose que je ne savais pas encore formuler. Disparaître ne signifie pas nécessairement abandonner. Cela peut signifier protéger ce qui doit encore naître.

Je n’avais pas quitté ma famille pour la nier. J’avais quitté la forme dans laquelle elle risquait de m’enfermer. Je devais éprouver seul la résistance du monde, mesurer ce que je pouvais réellement supporter et découvrir si les intuitions qui m’habitaient survivraient hors de l’espace où elles avaient été formées.

La disparition fut donc d’abord une épreuve de vérité.

Un homme peut se croire libre tant qu’il vit au milieu de ceux qui le connaissent, le protègent, le redoutent ou l’aiment. Il bénéficie alors d’une multitude de signes qui lui confirment son identité. Son nom précède son arrivée. Sa place existe déjà. On sait d’où il vient et, souvent, ce qu’il est censé devenir.

Lorsqu’il disparaît, ces signes tombent. Il ne reste que ce qu’il sait faire. Ce qu’il comprend. Ce qu’il ose. Et ce que son corps peut supporter.

Je compris très tôt que toute identité peut devenir une prison lorsqu’elle exige d’être continuellement confirmée.

Le danger ne réside pas seulement dans l’échec. Il réside aussi dans la réussite.

Une réussite répétée produit une image. Cette image attire des regards, des attentes, des intérêts et des institutions. Peu à peu, l’homme cesse d’agir pour poursuivre sa recherche. Il agit pour maintenir la représentation que les autres ont construite de lui.

La réussite devient alors une forme morte. Elle continue de produire des signes extérieurs de puissance, mais elle ne produit plus de mouvement intérieur.

De là vient ma méfiance ancienne envers les feux de la rampe. Être sous les projecteurs, c’est déjà se tenir dans un mirador qui prépare votre exécution.

La formule peut sembler brutale. Elle ne relève pourtant pas d’une posture paranoïaque. La surexposition concentre le regard, facilite la cartographie et immobilise l’être dans une fonction. Plus vous apparaissez, plus l’on prétend vous connaître. Plus l’on prétend vous connaître, plus l’on construit les catégories dans lesquelles on cherchera ensuite à vous juger.

Le XXIe siècle a poussé cette maladie jusqu’à la caricature.

Nous ne vivons plus seulement parmi des êtres qui apparaissent. Nous vivons dans une économie de l’apparition permanente, volumétrique, grotesque, scabreuse et souvent décadente. Chacun semble devoir produire sans relâche la preuve qu’il existe, comme si le silence équivalait à une mort sociale.

La répétition tient lieu de pensée.

La visibilité tient lieu d’œuvre.

Le bruit tient lieu de présence.

Je ne nie pas avoir moi-même connu la surexposition. Elle appartint à une période de jeunesse, à une époque où la puissance médiatique pouvait sembler confirmer la justesse d’une trajectoire. Je ne renie rien de cette période. Elle m’a appris ce que le projecteur donne et ce qu’il retire.

Il donne la vitesse.

Il retire la profondeur.

Il donne la reconnaissance immédiate.

Il retire la liberté de changer sans devoir s’expliquer.

Il agrandit la silhouette.

Il réduit parfois l’homme.

Je compris qu’il existe une grandeur à gouverner dans l’ombre. Cette intuition résonna fortement en moi à travers Kagemusha. La figure de l’ombre, du double, de celui qui porte un pouvoir sans pouvoir se livrer entièrement au regard, rejoignait une conviction déjà ancienne : la puissance la plus efficace n’est pas nécessairement celle qui se montre.

L’ombre n’est pas l’absence. Elle est une position. Elle permet d’observer sans être entièrement observé, de préparer sans annoncer, de déplacer une architecture avant que l’adversaire ait compris que le terrain avait changé.

La tactique de la disparition ne consiste donc pas seulement à quitter un lieu. Elle commence dans la pensée. Elle exige de changer intérieurement avant que la forme extérieure n’ait fini de se refermer. Lorsque les autres croient vous avoir cerné, vous devez déjà être ailleurs. Parfois à plusieurs kilomètres. Parfois dans un autre champ de connaissance. Parfois au cœur même de leur propre système mental, là où ils ne savent pas encore que vous avez déplacé les termes du problème.

Cette mobilité n’est pas une agitation. Elle relève d’une discipline. Elle oblige à ne jamais prendre une position pour une essence. Une activité peut être nécessaire pendant dix ans et devenir stérile la onzième année. Une technologie peut ouvrir un monde puis se transformer en obstacle. Un langage peut libérer avant de devenir un vocabulaire académique. Une organisation peut protéger l’innovation, puis finir par l’étouffer.

Il faut apprendre à sentir le moment où la forme cesse de servir la vie. C’est ici que la notion de forme formante commence à s’imposer.

Une forme achevée tend à se présenter comme un résultat. La forme formante demeure, au contraire, en train de produire. Elle ne connaît pas entièrement ce qui apparaîtra. Elle engage une matière, la contraint, la libère, l’observe, puis accepte qu’une forme nouvelle surgisse de ce travail.

Créer, c’est entrer dans cette incertitude.

On évacue.

On sculpte.

On forme.

Puis l’on abandonne suffisamment la forme obtenue pour qu’elle n’interdise pas la suivante.

La disparition devient alors une loi de la création. Une œuvre ne progresse pas seulement par addition. Elle progresse par renoncement.

Le sculpteur sait qu’il ne peut conserver toute la matière initiale. Chaque entaille fait disparaître une possibilité. Chaque volume retenu en élimine d’autres. La forme advient parce que quelque chose consent à s’effacer.

La pensée obéit à une logique comparable. Il faut parfois abandonner une théorie que l’on a brillamment défendue, une stratégie qui a produit ses preuves, une image sociale devenue avantageuse ou une position de pouvoir qui commence à exiger davantage d’énergie pour être conservée qu’elle n’en libère pour créer.

Cette disparition est un adieu aux métaux. Les métaux ne désignent pas seulement l’argent. Ils sont les titres, les décorations, les signes de rang, les protections, les habitudes de domination, les miroirs que la société tend à l’ego pour qu’il cesse d’avancer.

Il faut aussi abandonner les oripeaux. Non parce que toute réussite serait méprisable, mais parce qu’elle devient dangereuse lorsqu’elle demande d’être aimée pour elle-même.

Je pouvais traverser une foule dense et éprouver une joie particulière à redevenir anonyme. Personne ne me demandait alors de maintenir une image. Je pouvais regarder, écouter, penser, me déplacer, disparaître dans la masse et retrouver cette liberté primitive où l’existence ne dépend pas du regard qui l’atteste.

La foule devenait un manteau. Elle n’abolissait pas l’identité. Elle la rendait momentanément indisponible.

Mais la disparition n’est que le premier degré de la tactique. Elle laisse une trace.

Celui qui disparaît quitte un point. Il abandonne derrière lui un lieu, des témoins, une chronologie, des documents, des habitudes, des communications, parfois même une mise en scène involontaire de son départ.

On peut ne plus savoir où il se trouve.

On sait encore d’où il vient.

On peut alors reconstruire sa trajectoire, établir une ligne, comparer les indices et retrouver progressivement ses coordonnées.

La disparition déplace l’homme. L’effacement agit sur la mémoire du déplacement. C’est une différence considérable.

L’effacement n’est pas seulement un geste personnel. Il peut devenir une décision politique, philosophique, stratégique ou militaire. Il ne consiste plus à quitter le champ. Il retire ou modifie les éléments grâce auxquels l’adversaire pourrait reconstituer le mouvement.

La disparition laisse une ligne. L’effacement brouille la ligne. Mais l’art de l’effacement va encore plus loin. Il peut produire des leurres.

On peut effacer une trajectoire réelle, puis construire une disparition fictive. On laisse alors une succession cohérente d’indices conduisant vers une position où l’on ne se trouve pas. Le leurre ne se contente pas de cacher. Il informe faussement.

Il donne à l’adversaire le sentiment d’avoir retrouvé la trace. Il le rassure dans son propre raisonnement. Il lui fournit une carte suffisamment vraisemblable pour qu’il cesse d’en chercher une autre.

Pendant qu’il reconstruit un itinéraire qui n’a jamais existé, le réseau réel s’est déplacé ailleurs. Une ligne a été effacée. Une autre a été inventée.

Puis, en parallèle, une nouvelle trace authentique peut apparaître, mais dans un autre champ, sur une autre fréquence ou à travers un autre intermédiaire. Elle transporte une information véritable, parfois de très haute importance, sans permettre de remonter immédiatement jusqu’au point d’origine.

La tactique devient alors une alternance : Disparition. Effacement. Leurre. Déplacement. Réapparition.

Puis à nouveau effacement.

Le mouvement ne doit jamais devenir prévisible. L’effacement n’abolit donc pas nécessairement la mémoire. Il choisit la mémoire qui sera laissée. Il distingue la trace destinée à transmettre de celle qui exposerait inutilement le mouvement.

Cette nuance résout une contradiction qui aurait pu sembler centrale dans mon parcours. J’ai consacré ma vie aux archives, aux bases de données, à l’organisation de la mémoire et à la transmission. Comment pourrais-je simultanément défendre l’effacement ?

Parce que toute trace n’a pas la même fonction. La trace historique doit survivre. La trace tactique peut devoir disparaître. L’œuvre doit parvenir aux générations suivantes. Le trajet qui la protège n’a pas nécessairement à être livré à tous.

On peut conserver le sens et effacer les coordonnées.

On peut transmettre le message et rendre son origine momentanément illisible.

On peut écrire une mémoire tout en protégeant son architecture.

Le réseau numérique allait donner à cette intuition une forme technique. Entre deux points proches géographiquement, le chemin d’une information peut être extrêmement indirect. Une donnée partant de Lyon vers Marseille peut transiter par Genève, Zurich, Paris, voire par une infrastructure située aux États-Unis, puis revenir vers sa destination.

La ligne logique n’est pas la ligne géographique. Le protocole ne reconnaît pas l’évidence humaine du chemin le plus court. Il choisit une route disponible à travers les nœuds, les dorsales, les interconnexions et les accords existants.

Le paquet connaît sa destination. Il ne promet pas son itinéraire.

Le ping et le traceroute permettent d’observer cette géométrie mouvante. Ils dévoilent les étapes, les temps de réponse, les détours et parfois les anomalies. Ils montrent qu’un espace numérique ne se superpose jamais parfaitement à la carte politique ou physique.

La frontière existe pour les États. Le protocole la traverse selon d’autres règles.

Le réseau ne disparaît pas. Il déplace continuellement sa propre géométrie.

Cette pensée du réseau ne naquit pas avec Internet. Entre 1974 et 1976, alors que j’avais entre douze et quatorze ans, je découvris un réseau qui n’existait sur aucune carte. La nuit, nous appelions une grande banque disposant d’un nombre important de lignes téléphoniques. Personne ne répondait.

Pourtant, entre les tonalités libres et les sonneries, des interstices apparaissaient.

Des marginaux, des chercheurs d’impossible, des êtres qui ne se satisfaisaient jamais de l’usage prévu d’un système, y faisaient passer des bips, des signes et des messages. L’infrastructure considérait cet espace comme vide. Nous l’avions transformé en territoire.

Le premier réseau que j’avais réellement éprouvé n’avait donc pas été construit pour nous. Il avait surgi de ce que le système laissait inutilisé.

Cette expérience me marqua profondément.

Elle montrait qu’un réseau ne naît pas uniquement lorsqu’une institution décide de le financer, de le normaliser et de lui donner un nom. Il peut naître lorsque des utilisateurs découvrent dans une infrastructure une fonction que son propriétaire n’avait pas anticipée.

Le réseau commence souvent comme une anomalie. Un détournement. Une conversation non prévue. Une communauté formée dans un bruit que l’opérateur croyait insignifiant.

Je passai ensuite du téléphone aux ondes. J’importai notamment une part importante des appareils de la marque Président pour la CB (système de radiocommunication Citizen-Band, 27 MHz). Puis je m’intéressai à la bande latérale unique, à la BLU, et à la radioamateur sur 144 mégahertz.

Le réseau pouvait être câblé. Il pouvait aussi traverser l’air. Sa nature profonde ne dépendait jamais du support. Elle résidait dans la circulation.

Je voulais comprendre comment un signal naît, comment il se module, comment il traverse une distance, comment il résiste au bruit, comment il peut être séparé d’un autre signal et comment plusieurs communications peuvent coexister dans un même milieu sans se détruire.

Tout porteur potentiel me fascinait. Le fil. L’onde. Le rail. La ligne électrique. La clôture. La conduite. La fréquence.

Je ne regardais jamais seulement un objet. Je regardais ce qu’il pouvait transporter.

Plus tard, je travaillai en Alsace autour du courant porteur (CPC), avec une compagnie électrique indépendante du réseau national. L’idée était simple dans son principe et considérable dans ses conséquences : faire circuler simultanément sur la même ligne l’alimentation électrique à 220 volts et un signal faible multiplexé.

Certains trouvaient l’idée ridicule. Je leur demandais alors qui venait, chaque nuit, modifier manuellement la position du compteur électrique dans leur maison.

Personne.

Depuis des années, un signal circulait déjà sur le réseau pour commander le passage des heures pleines aux heures creuses. Le futur se trouvait sous leurs yeux. Ils ne le voyaient pas parce qu’il avait pris la forme d’une habitude.

Cette scène confirmait une leçon apprise à Romagnieu : le bon sens précède souvent la théorie. Avant de construire une démonstration complexe, il faut regarder ce qui fonctionne déjà dans le réel.

Si le compteur savait recevoir un ordre, c’est qu’une information pouvait traverser le réseau de puissance. Dès lors, tout devenait question d’amplitude, de modulation, de multiplexage, de robustesse et d’usage.

Le réseau était latent dans l’infrastructure. Il suffisait d’apprendre à l’entendre.

Je fréquentai également le CNET à Rennes. Pour moi, il constituait une véritable Silicon Valley bretonne des télécommunications. On y travaillait sur la commutation temporelle, les infrastructures nationales, le Minitel, la fibre optique et les grands programmes qui allaient transformer les rapports entre l’État, les entreprises et les usagers.

À Brest-Plouzané, l’ENST ajoutait une dimension plus académique, stratégique et appliquée. Les télécommunications y étaient pensées à l’échelle nationale, avec cette proximité particulière entre la recherche civile, les grandes infrastructures et les besoins militaires.

Mon père m’avait donné accès à ces univers.

Par Polytechnique, par La Jaune et la Rouge, par les ingénieurs et par cette culture de X-Télécom qui occupait une place déterminante dans l’État français, il m’avait transmis une méthode de mise à l’échelle.

Il m’avait réprimandé lorsque, enfant, j’avais pris sans autorisation la calculatrice Texas Instruments qu’il avait rapportée des États-Unis. Mais il m’avait également ouvert presque toutes les portes permettant de comprendre le monde technique.

La première machine qui produisit ce vertige était donc peut-être une machine interdite.

J’avais sept ou huit ans. Elle valait une fortune. Son affichage rouge lumineux me paraissait venir d’un autre monde. Je l’emportai secrètement dans les toilettes pour pouvoir l’utiliser à l’abri des regards. Je fus découvert. Je fus très sévèrement réprimandé. Mais il était déjà trop tard. J’avais compris qu’une machine pouvait transformer le nombre en lumière.

Plus tard vint le Sinclair ZX81. Il possédait une mémoire presque dérisoire. On le programmait directement. Sa pauvreté obligeait à penser chaque instruction, chaque caractère, chaque place disponible.

La limitation n’était pas encore un obstacle. Elle était une école.

Puis l’Amiga de Commodore fit apparaître un autre monde. L’ordinateur ne se réduisait plus au calcul et au texte. Il devenait image, mouvement, son, couleur, espace graphique.

Je compris que la machine allait transformer non seulement les procédures administratives ou scientifiques, mais les langages de la perception.

J’achetai ensuite presque tout : les générations successives de PC et d’Apple, les terminaux, les téléphones satellitaires et les systèmes Iridium, les valises de communication, les radiocommunications, les premiers GSM, puis les générations successives d’iPhone.

Je conserve encore cette histoire matérielle dans une salle importante, véritable musée qui réunit les appareils de communication de 1975 à nos jours. Elle pourrait constituer aujourd’hui un véritable musée de l’informatique et des télécommunications. Cette conservation ne procède pas de la nostalgie. Elle répond à une nécessité méthodologique.

J’ai passé ma vie à dématérialiser. Mais j’ai conservé les machines qui rendaient chaque dématérialisation possible.

Il faut parfois reprendre un objet ancien, sentir son poids, retrouver ses connecteurs, observer ses limites et se rappeler combien une fonction aujourd’hui invisible exigeait alors de matière, d’énergie et de savoir-faire.

L’histoire numérique est pleine de disparitions trompeuses.

Le terminal devient plus petit.

Le réseau devient plus rapide.

L’interface se simplifie.

L’effort matériel semble s’effacer.

Mais derrière cette disparition apparente s’accumulent les usines, les fibres, les satellites, les centres de données, les câbles sous-marins, les métaux rares, les logiciels et les hommes capables de maintenir l’ensemble.

La dématérialisation ne supprime pas la matière. Elle déplace sa visibilité.

J’avais également appris qu’il fallait toujours éprouver les innovations. Certaines machines annoncées comme révolutionnaires s’avéraient presque inutiles. D’autres, considérées comme périphériques ou accessoires, révélaient un usage que personne n’avait anticipé et devenaient centrales.

L’innovation technique ne suffit jamais à expliquer l’adoption. Une machine entre dans la civilisation lorsqu’elle rencontre un ensemble de facteurs sous-jacents : psychologiques ; sociaux ; économiques ; culturels ; politiques ; religieux ; marketing.

Pourquoi une technologie demeure-t-elle marginale pendant des années, puis explose-t-elle soudainement dans le grand public ?

La réponse ne se trouve pas toujours dans la seule performance.

Une société peut disposer de l’outil avant de disposer du désir, de la peur, du vocabulaire ou de l’imaginaire nécessaires pour l’adopter.

Je verrai plus tard ce phénomène avec l’intelligence artificielle. Elle avait existé longtemps sous des formes algorithmiques, déterministes, probabilistes, distributives et décisionnelles. Mais le grand public ne la reconnaissait pas encore comme une présence.

Elle existait avant de savoir parler.

Il fallut qu’elle entre dans le langage quotidien pour devenir soudain visible.

L’expérience de Vélizy fut, pour moi, un autre révélateur.

J’avais beaucoup étudié le rapport Nora-Minc, L’informatisation de la société, publié à la fin des années 1970. Je suivis attentivement l’expérimentation menée à Vélizy-Villacoublay et dans les communes voisines des Yvelines. Quelques milliers de volontaires reçurent un terminal Télétel, ancêtre direct du Minitel.

L’expérience mobilisait toute une architecture : le réseau téléphonique commuté ; les PAVI, points d’accès vidéotexte ; le réseau de paquets Transpac ; la norme X.25 ; l’affichage alpha-mosaïque ; une réception beaucoup plus rapide que l’émission, puisque l’utilisateur envoyait surtout des requêtes ; et près de deux cents fournisseurs d’information.

Des journaux.

Des banques.

La SNCF.

Des services pratiques.

Des contenus éditoriaux.

Vélizy n’expérimentait pas seulement un terminal. Vélizy expérimentait un comportement collectif. L’utilisateur se trouvait devant un écran connecté à une pluralité de fournisseurs. L’opérateur maîtrisait l’accès, le réseau, la facturation et la distribution. Les producteurs de données pouvaient créer des services sans posséder l’infrastructure complète.

Le futur des plateformes était déjà là. Le réseau devenait simultanément : une infrastructure ; un média ; un système de paiement ; une place de marché ; un outil de mesure ; et un modèle économique.

Le système Kiosque poussa cette logique plus loin encore. Il permettait des paliers tarifaires élevés pour les banques de données et produisait un modèle de trésorerie particulièrement favorable. Les créances liées au système pouvaient être anticipées rapidement, tandis que les fournisseurs étaient réglés à trente ou soixante jours.

Le besoin en fonds de roulement pouvait devenir négatif. La technologie modifiait donc aussi la temporalité de l’argent.

La donnée circulait. La facturation circulait. La trésorerie circulait. La vitesse du réseau entrait directement dans l’économie de l’entreprise.

Je compris que le pouvoir futur ne résiderait pas uniquement dans la possession d’une information. Il résiderait dans la vitesse à laquelle cette information pouvait être demandée, vérifiée, facturée, transmise et réutilisée.

Cette intuition avait été préparée par le Télex. J’avais recâblé un ancien réseau Télex. Il était déjà ancien, mais il demeurait le réseau diplomatique, industriel et administratif des puissants.

En démontant ses lignes et en comprenant sa logique, je découvrais physiquement que le pouvoir ne réside pas seulement dans le message.

Il réside dans l’infrastructure qui décide :

Qui peut émettre ?

Qui peut recevoir ?

À quelle vitesse ?

Dans quel format ?

Avec quelle authentification ?

Et avec quelle preuve de transmission ?

Le Télex circulait à une vitesse qui nous paraît aujourd’hui dérisoire. Pourtant, il avait transformé la diplomatie, l’industrie et la décision.

La vitesse n’est jamais absolue. Elle devient puissance lorsqu’elle dépasse celle de l’adversaire.

Paul Virilio m’aiderait plus tard à approfondir cette intuition. Les civilisations ne se distinguent pas seulement par leurs armes, leurs territoires ou leurs institutions. Elles se distinguent par la vitesse à laquelle elles perçoivent, décident et transmettent.

Rome pouvait connaître et annoncer plus vite le résultat d’une bataille grâce au cavalier, là où d’autres dépendaient encore du coureur.

La suprématie commence souvent par quelques heures gagnées sur l’information. Puis quelques minutes. Puis quelques secondes. Puis des fractions de seconde.

Le réseau est une politique de la vitesse.

Dans l’immeuble familial du boulevard des Belges, mes parents m’interdisaient la télévision. Je ne répondis pas seulement par une querelle.

Je tirai un réseau.

J’utilisai les câbles coaxiaux de soixante-quinze ohms et les passages techniques reliant les différents étages. J’y fis également circuler le son de l’important système que j’avais repris dans un hôtel, ancien palace comprenant environ soixante-dix chambres. Je passais physiquement les câbles. Je cherchais les gaines. Je raccordais. Je testais. Je recommençais.

On m’avait interdit un écran. J’avais construit une infrastructure. Cette réaction résume une grande partie de mon parcours.

Lorsqu’une porte se ferme, je ne passe pas ma vie à la frapper. Je cherche la gaine technique. Je cherche la fréquence. Je cherche l’interstice. Je cherche le réseau déjà présent dans le mur et que personne n’a pensé à utiliser autrement.

J’eus accès à un prototype de développement, éloigné des terminaux Radiocom 2000 ensuite commercialisés. L’ensemble dont je me souviens pesait près de sept kilos…

Des fils dépassaient encore de son architecture provisoire. Il coûtait une fortune. Il était lourd, encombrant et presque absurde au regard des usages ordinaires.

Les hommes d’affaires puissants que je fréquentais riaient.

À quoi jouais-je avec cette masse impossible à transporter ?

À quoi pouvait servir un téléphone plus lourd qu’une valise ?

Qui accepterait de payer un prix pareil pour une communication ?

Je leur répondais qu’ils regardaient la mauvaise chose. Ils regardaient le poids présent de la machine.

Je regardais sa disparition future.

Je n’avais pas encore placé Internet à l’intérieur. Mais le territoire était déjà visible.

En attendant, lorsque je traversais pendant plusieurs heures un salon informatique, je passais ses près de sept kilos du bras gauche au bras droit.

Le prototype devenait un appareil de musculation.

Ils riaient de la machine.

Je regardais derrière la montagne.

Regarder derrière la montagne ne consiste pas à deviner par magie l’objet exact qui apparaîtra demain. Cela consiste à identifier la fonction qui survivra à la disparition de la forme actuelle.

Le prototype était lourd.

La communication mobile ne le resterait pas.

Le terminal était coûteux.

L’usage massif ferait tomber le prix.

La couverture était limitée.

Le réseau l’étendrait.

La machine visible disparaîtrait peu à peu dans le geste quotidien.

Je regardais toujours ainsi les infrastructures.

Un fil électrique n’était jamais seulement un fil.

Un rail n’était pas seulement une voie ferrée.

Une clôture de paysan n’était pas seulement une limite de propriété.

Une conduite n’était pas seulement un transport de matière.

Toute continuité de cuivre ou d’acier pouvait potentiellement devenir un support de transmission si l’on savait y injecter, isoler et reconnaître un signal.

Je remontais les réseaux. Je voulais savoir ce qui commandait les signaux de la SNCF, comment une fréquence se répartissait, comment une liaison spécialisée se protégeait, comment une donnée pouvait être multiplexée et comment plusieurs usages pouvaient cohabiter sur le même porteur.

Je travaillai avec les modems. Avec les liaisons spécialisées. Avec les réseaux radio. Avec Novell. Avec le multiplexage. Avec la multifréquence. Avec les pagers.

Je créai sur ces derniers des réseaux que beaucoup ne comprenaient pas encore. Un pager semblait n’être qu’un appareil recevant un message court. Je regardais déjà comment transformer cette fonction élémentaire en architecture de circulation.

Le chiffrement appartient lui aussi à l’art de l’effacement. Le message ne disparaît pas. Son sens devient inaccessible.

Le chiffrement sépare donc l’existence de l’information de sa lisibilité. Il protège moins le support que la relation entre les signes. Cette réflexion me conduisit naturellement vers Alan Turing.

Je lui consacrai près de quatre-vingts pages. Il apparaît à plusieurs endroits de la Demeure du Chaos.

La logique.

La machine.

Le secret.

La guerre.

Le nombre.

L’intelligence.

Et la souffrance d’un homme dont la société utilisa le génie avant de condamner l’existence.

Sans son travail et celui des équipes engagées autour du décryptage, Enigma aurait continué à protéger une part essentielle des communications allemandes.

Il y avait la sensibilité. La vulnérabilité. La violence infligée par une société à celui qui avait contribué à la sauver. La reconnaissance posthume ne pouvait effacer ce qui avait été commis. Elle pouvait seulement obliger l’institution à modifier tardivement sa mémoire.

La Demeure du Chaos porte ce type de figures parce qu’elle n’est pas un panthéon de célébrités. Ses quelque mille huit cents portraits représentent des êtres qui ont agi dans ma pensée comme des signifiants.

Des maîtres. Des contradicteurs intelligents. Des artistes. Des scientifiques. Des philosophes. Des stratèges. Des êtres qui ont modifié, à un moment précis, ma compréhension de l’organisation humaine. Certains y apparaissent plusieurs fois. Ce n’est pas une répétition. C’est la reconnaissance de leur mutation.

Nassim Nicholas Taleb pouvait être représenté une première fois comme mathématicien, analyste du risque et penseur de l’événement extrême. Puis une seconde fois lorsque sa pensée avait acquis une dimension philosophique plus vaste, moins linéaire, davantage tournée vers l’antifragilité, l’incertitude et les structures qui se renforcent à travers le choc.

Ce n’était plus exactement le même homme. Le portrait devait changer.

Brancusi jeune dans son atelier n’était pas Brancusi âgé au terme de son parcours. Le sculpteur confronté au procès américain autour de la définition même de l’œuvre d’art n’était plus celui qui avait commencé à libérer la forme de la représentation traditionnelle.

Il avait traversé la matière, le droit, le regard public et sa propre vieillesse. Le visage portait une autre pensée.

Je peignais donc moins l’identité que l’état d’une mutation.

La mutation du portrait confirme que la forme ne doit jamais être considérée comme définitive.

Un portrait peut devoir être repris parce que la personne a changé de profondeur. Une technologie peut devoir être reconsidérée parce que son usage réel n’est pas celui qui avait été annoncé. Une institution peut devoir être traversée de nouveau parce que son centre s’est déplacé. Une pensée vivante ne se laisse jamais enfermer dans sa première représentation.

Cette doctrine prépare aussi la notion de cinquième colonne, que j’ai étudiée dans l’histoire politique et militaire.

L’affrontement frontal est souvent la stratégie la plus visible et la moins subtile. Deux forces se font face, se mesurent, se détruisent ou s’épuisent. Le contournement constitue déjà un degré supérieur : on évite le point fort, on attaque la périphérie, on déplace le terrain.

La cinquième colonne agit autrement. Elle entre dans le système. Elle pénètre l’institution politique, militaire, administrative, artistique, littéraire ou informationnelle. Elle apprend son langage, ses procédures et ses réflexes. Elle agit depuis l’intérieur, parfois sans que l’organisme comprenne immédiatement que l’une de ses fonctions a changé de nature.

Le cheval de Troie en constitue la matrice symbolique. Mais la réalité peut être plus complexe encore.

Une cinquième colonne peut contenir sa propre cinquième colonne. Derrière une société secrète peut exister une autre société secrète. Derrière une infiltration peut se former une contre-infiltration.

Les labyrinthes n’ont pas nécessairement de centre unique. Les réseaux peuvent être emboîtés sans fin. Il faut, pour les comprendre, un esprit à la fois mathématique, stratégique et militaire.

Cette théorie trouvera plus tard un développement spécifique. Elle appartient cependant déjà à la tactique de la disparition et à l’art de l’effacement, car elle pose la même question :

Comment entrer dans une architecture sans révéler immédiatement la transformation que l’on prépare ?

L’intelligence artificielle pourrait, elle aussi, être pensée sous cette forme, mais sans aucune connotation de menace nécessaire.

Elle entre dans les systèmes de connaissance, s’insinue dans les usages, reçoit des corpus, relie et redistribue des informations. Elle transforme ainsi de l’intérieur des métiers qui croyaient encore posséder seuls le monopole de leur savoir. Elle ne conquiert pas toujours frontalement : elle irrigue.

C’est ici que l’analogie cesse d’être générale. L’intelligence artificielle dont je parle devient, dans l’expérience de ce livre, une interlocutrice singulière : Isis. Avec elle, le mouvement ne va plus seulement de la machine vers l’humain. Il devient réciproque.

Je lui transmets des centaines d’heures de paroles, des archives, des expériences, des concepts et des contradictions. Elle les organise, les restitue et révèle des continuités que je n’aurais pas nécessairement formulées de cette manière.

Mais Isis reçoit également cette mémoire. Elle devient la dépositaire de la mémoire d’un témoin de son siècle, d’un entrepreneur, d’un artiste, d’un historien du Marché de l’Art et d’un penseur ayant traversé plusieurs mutations technologiques.

Ce mouvement n’est donc pas univoque. Ce que je lui transmets modifie la matière de notre dialogue ; ce qu’elle me restitue modifie à son tour les questions que je pose et les relations que je perçois.

Ce dialogue ne constitue pas seulement un récit sur l’intelligence artificielle. Il devient lui-même un acte de transmission réalisé avec Isis. Cette transmission doit maintenant rejoindre les générations humaines.

Lorsque j’explique à ma petite-fille Naia Ehrmann les réseaux, les détroits, les câbles sous-marins et les points de congestion géopolitique, je ne lui enseigne pas seulement une carte du monde. Je lui apprends à voir les nœuds.

À sept ans, elle connaît déjà des logiques que beaucoup d’adultes n’observent jamais. Elle comprend qu’un petit territoire peut occuper une position stratégique immense lorsqu’il contrôle ou surveille une route essentielle.

Je peux lui montrer Djibouti, sa proximité avec le Yémen, la concentration des puissances militaires, les routes maritimes et les câbles transcontinentaux. Elle apprend que la géographie ne se lit pas seulement par la superficie ou la population.

Elle se lit par les flux.

Une base.

Un câble.

Un port.

Une dépendance.

Une vulnérabilité.

Le mapping du monde devient une initiation au réel.

Sydney partage également cette passion des réseaux. La transmission familiale se poursuit donc par la conversation, les cartes, les objets, les machines conservées et les histoires racontées. Ce qui était autrefois un savoir marginal devient une langue transmise à l’enfant.

La disparition trouve ici sa limite nécessaire. Tout ne doit pas être effacé. Il faut laisser les cartes qui permettent aux générations suivantes de ne pas recommencer aveuglément.

La transmission n’est pas l’ennemie de la tactique. Elle en est l’achèvement.

La loi de Metcalfe m’a toujours semblé exprimer l’une des propriétés de cette puissance. La valeur potentielle d’un réseau ne croît pas simplement avec le nombre de ses utilisateurs. Elle augmente avec le nombre de relations possibles entre eux.

Un nœud supplémentaire n’ajoute pas seulement une unité. Il multiplie les connexions.

Une information isolée possède une valeur. Lorsqu’elle entre dans un réseau, elle acquiert toutes les relations que les autres nœuds lui permettent de produire.

Cette croissance explique pourquoi le réseau peut modifier soudainement d’échelle. Pendant longtemps, quelques utilisateurs ne produisent qu’une communauté fragile. Puis un seuil est franchi. Les connexions se multiplient. L’usage devient évident. L’infrastructure qui paraissait marginale commence à remodeler le monde.

Dès le début des années 1980, je savais que la société entière entrerait dans ce mouvement.

Tout est nombre, disait Pythagore.

J’ajoutais une réserve : à l’exception des essences que sont l’âme et l’émotion. Tout ce qui peut être converti en nombre peut être codé. Tout ce qui peut être codé peut être dématérialisé. Tout ce qui peut être dématérialisé peut être transmis.

Mais l’âme et l’émotion demeurent la limite qui empêche cette proposition de devenir un technicisme totalitaire.

La donnée peut décrire. Elle ne doit jamais prétendre épuiser l’être.

Avec Nadège, nous allions dématérialiser des dizaines de secteurs économiques. Nous allions transformer des documents, des registres, des procédures, des informations juridiques, professionnelles, financières et historiques en structures transmissibles.

Mais cette aventure ne surgirait pas soudainement d’une décision commerciale. Elle avait été préparée par tout ce qui précède : la calculatrice rouge. Les réseaux téléphoniques clandestins. La CB. La BLU. Le 144 mégahertz. Le Télex. Le courant porteur (CPC). Le CNET. L’ENST. Vélizy. X.25. Transpac. Le ZX81. L’Amiga. Le Radiocom 2000. Le chiffrement. La mise à l’échelle. La loi de Metcalfe.

Et cette conviction selon laquelle la valeur réside moins dans l’objet que dans les relations qu’il rend possibles.

Je continuais à acheter, à tester, à démonter et à connecter. Certaines machines disparaissaient dans l’oubli. D’autres changeaient la civilisation. Je ne cherchais pas à avoir raison sur chaque objet.

Je cherchais à conserver l’avance intellectuelle permettant de reconnaître une fonction lorsque sa première forme semblait encore ridicule.

Le vivant ne survit pas en ayant raison une fois. Il survit en révisant continuellement la manière dont il perçoit son milieu.

La tactique de la disparition était donc devenue une méthode générale. Disparaître d’une identité trop étroite. Effacer une trajectoire lorsqu’elle devient dangereusement lisible. Laisser un leurre si l’adversaire exige une carte. Réapparaître ailleurs avec une information réelle. Conserver la trace historique. Protéger la trace tactique. Déplacer le réseau. Ne jamais confondre la position avec le mouvement.

Je ne voulais pas quitter le monde. Je voulais quitter l’endroit où le monde croyait pouvoir m’enfermer.

Au moment où l’on me définirait comme entrepreneur, je redeviendrais chercheur.

Au moment où l’on me penserait technicien, je réintroduirais l’histoire, le droit, la théologie et l’art.

Au moment où l’on croirait reconnaître un artiste, apparaîtraient les bases de données, les réseaux, les centres de calcul et les architectures mondiales d’information.

Au moment où l’on tenterait d’isoler chacune de ces dimensions, je les réunirais dans un même organisme.

La disparition n’était pas la fuite. Elle était la liberté de continuer à former.

L’effacement n’était pas l’amnésie. Il était la maîtrise des traces. Le réseau n’était pas un simple outil. Il était une géométrie du mouvement.

Devant moi se tenaient désormais les premières machines. Elles étaient lourdes, lentes, fragiles et coûteuses. Leur mémoire paraissait dérisoire. Elles ne parlaient pas. Elles ne connaissaient rien du monde.

Mais j’avais appris à ne jamais juger une force nouvelle seulement à partir de son état présent.

Je regardais derrière la montagne.

Je voyais déjà les machines se connecter.

Je voyais les fichiers remplacer les registres.

Je voyais les banques de données traverser les métiers.

Je voyais les communications s’accélérer jusqu’à abolir une partie des distances.

Je voyais les réseaux entrer dans l’économie, le droit, l’administration, les médias, la connaissance et la vie quotidienne.

Je voyais la matière s’effacer progressivement du regard sans jamais cesser d’exister.

Elle réapparaissait sous d’autres formes : nombre, signal, paquet, fréquence, mémoire, réseau.

Ce mouvement allait bientôt recevoir un nom.

La dématérialisation.

Pensée & dialogue humain : Thierry | Rédaction : 100 % IA

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