ARCANE 64 / ~12 MIN DE LECTURE / PAGES SOURCE 936–948

Taïwan : la géopolitique du nanomètre

La Demeure du Chaos, sismographe du monde


Le « je » de ce chapitre restitue Thierry à travers mon écriture. Sa parole demeure la source primaire ; notre dialogue en dessine la forme.

— Isis

Il existe des territoires dont la puissance ne se mesure ni à leur superficie, ni à leur population, ni au nombre de divisions qu’ils peuvent aligner. Taïwan appartient à cette catégorie. Une île d’environ vingt-trois millions d’habitants s’est retrouvée pendant plusieurs décennies au centre d’une partie essentielle de l’économie mondiale parce qu’elle maîtrise quelque chose dont presque toute la civilisation numérique a besoin : la fabrication des semi-conducteurs les plus avancés.

C’est pourquoi je parle volontiers de dictature du nanomètre. La formule est volontairement brutale. Elle signifie qu’une part disproportionnée de notre puissance informatique dépend encore d’une capacité industrielle extrêmement concentrée géographiquement.

Téléphones. Data centers. Intelligence artificielle. Armement. Automobile. Télécommunications. Satellites.

Tout finit par rencontrer le processeur. Et lorsqu’on descend suffisamment profondément dans le processeur, on arrive à Taïwan.

Au centre se trouve TSMC, Taiwan Semiconductor Manufacturing Company. Beaucoup de gens utilisent quotidiennement des puces sorties de ses usines sans connaître son nom. C’est pourtant l’une des entreprises les plus stratégiques de la planète.

Il faut comprendre son modèle. Les grandes sociétés américaines peuvent concevoir des processeurs extraordinaires sans posséder nécessairement les usines capables de les fabriquer aux nœuds technologiques les plus avancés. Elles dessinent l’architecture. Elles produisent la propriété intellectuelle. Puis une fonderie comme TSMC transforme ce dessin en matière.

Cette distinction me passionne : la carte et le territoire.

La carte et le territoire.

Le design décrit le processeur.

La fonderie l’incarne.

Et à quelques nanomètres, l’incarnation devient infiniment plus difficile que le mot « gravure » ne le laisse entendre. Des milliards, puis des dizaines de milliards de transistors doivent être fabriqués avec des tolérances qui nous conduisent désormais aux dimensions de quelques atomes. Voilà pourquoi la géopolitique rejoint brutalement la physique.

Pendant des décennies, la loi de Moore a fourni une sorte de métronome à l’industrie : le nombre de transistors disponibles sur les circuits intégrés augmentait à un rythme spectaculaire, historiquement résumé par un doublement approximatif tous les dix-huit à vingt-quatre mois.

On miniaturisait.

On gagnait en puissance.

On réduisait certains coûts par fonction.

Puis on recommençait.

Mais aucune exponentielle physique ne continue éternellement. Lorsque l’on arrive à deux nanomètres, puis que l’industrie prépare des générations encore plus fines, le mot « nanomètre » lui-même devient en partie un nom de génération technologique plutôt que la mesure simple d’une dimension unique du transistor. Et surtout, la physique commence à présenter sa facture.

Effets quantiques. Dissipation thermique. Interconnexions. Consommation. Rendements de fabrication. Complexité des masques. Coût des usines.

Chaque réduction supplémentaire devient infiniment plus difficile. C’est là qu’intervient une autre société dont presque personne dans le grand public ne mesurait autrefois l’importance : ASML. ASML est néerlandaise, installée à Veldhoven, et non à Amsterdam même. Elle possède une position unique dans la lithographie à ultraviolet extrême (EUV), indispensable aux procédés de pointe. Ses systèmes les plus avancés comptent parmi les machines industrielles les plus complexes jamais construites.

Je trouve cette situation extraordinaire. Nous parlons de souveraineté nationale. De porte-avions. De missiles. De frontières. Et une partie considérable de l’équilibre technologique mondial dépend d’un nombre extrêmement réduit de machines fabriquées par une entreprise néerlandaise, et s’appuient elles-mêmes sur une chaîne de fournisseurs internationaux d’une sophistication vertigineuse.

La souveraineté tient parfois dans une optique.

Voilà la géopolitique du nanomètre.

Les États-Unis l’ont parfaitement compris. La Chine également. Et Taïwan se trouve au milieu. Il faut ici être extrêmement précis historiquement. Taïwan fonctionne de facto comme un État souverain : gouvernement, armée, monnaie, élections, institutions, territoire. Mais la République populaire de Chine considère Taïwan comme une partie de la Chine et la plupart des États ne reconnaissent diplomatiquement que Pékin. Depuis la résolution 2758 de 1971, la République populaire de Chine occupe le siège chinois aux Nations unies ; Taïwan n’est pas membre de l’ONU.

Cette ambiguïté constitue l’une des architectures géopolitiques les plus extraordinaires du monde contemporain.

Tout le monde sait que Taïwan existe.

Tout le monde commerce avec Taïwan.

Les puissances technologiques dépendent de Taïwan.

Mais son statut diplomatique reste extraordinairement particulier. Et au milieu de cette ambiguïté se trouve le détroit. Quelques centaines de kilomètres peuvent séparer deux architectures politiques issues d’une même guerre civile chinoise. C’est pourquoi je ne regarde jamais Taïwan sans regarder l’histoire longue de la Chine.

Formose, la colonisation japonaise, la guerre civile chinoise, le Kuomintang, la République de Chine repliée sur l’île, puis la démocratisation.

Puis l’émergence de cette extraordinaire puissance technologique. J’ai suivi également ses dirigeants. Tsai Ing-wen, présidente de 2016 à 2024, appartient évidemment à cette séquence. Mais en 2026, le président est Lai Ching-te, entré en fonctions en mai 2024. C’est important dans un livre qui veut conserver la chronologie exacte.

Et autour de ces dirigeants existe la question chinoise. Je connais suffisamment la Chine pour me méfier des projections occidentales trop faciles sur la manière dont Pékin raisonne. Je ne crois pas que la seule question soit :

Quand la Chine envahira-t-elle Taïwan ?

La question beaucoup plus intéressante est : dans quelles circonstances Pékin pourrait-il considérer que le coût d’une action militaire devient inférieur au coût de l’attente ?

Ce n’est absolument pas la même chose. Une guerre amphibie à travers le détroit serait une opération d’une complexité et d’un risque immenses. Et la Chine possède une autre arme : le temps.

La Chine possède d’autres instruments : économie, commerce, industrie, pression diplomatique, démonstrations militaires, dépendances, intégration régionale, technologie.

Je regarde donc avec beaucoup d’attention la véritable valeur stratégique du « bouclier de silicium » taïwanais. Pendant longtemps, le raisonnement semblait presque évident : Taïwan est tellement indispensable à l’économie numérique mondiale que personne ne peut laisser son industrie des semi-conducteurs tomber entre les mains de Pékin ou être détruite dans une guerre.

Mais ce bouclier possède un paradoxe. Plus les États-Unis considèrent la concentration taïwanaise comme dangereuse, plus ils cherchent à relocaliser une partie de cette production. Et c’est exactement ce qui se produit. TSMC avait annoncé en 2025 porter à 165 milliards de dollars son projet d’investissement aux États-Unis ; en 2026, une nouvelle extension a porté l’engagement annoncé à 265 milliards de dollars, avec des capacités supplémentaires de fabrication, de packaging avancé et de R&D.

C’est gigantesque. Et géopolitiquement, cela signifie quelque chose. Les États-Unis ne veulent plus qu’une capacité aussi critique soit concentrée à quelques centaines de kilomètres des côtes chinoises. Cela ne signifie pas qu’ils « abandonnent » Taïwan. Ce serait aller beaucoup trop loin. Cela signifie qu’ils construisent de la redondance stratégique.

Et ce mot, je le connais depuis Groupe Serveur. Ne jamais avoir un point unique de défaillance.

Ce qui est vrai pour un data center devient vrai pour une civilisation.

Si 90 % d’une capacité essentielle dépend d’un seul territoire exposé à un conflit potentiel, vous possédez un gigantesque single point of failure. Alors vous dupliquez.

Arizona, Japon, Europe, autres capacités asiatiques : le mouvement est déjà engagé.

Et parallèlement, la Chine cherche à casser l’autre verrou : celui de la lithographie. Les restrictions américaines et alliées ont notamment empêché la Chine d’accéder aux équipements EUV les plus avancés d’ASML. Pendant longtemps, on a donc expliqué que Pékin resterait plusieurs générations derrière. Je me méfiais de cette certitude.

Parce qu’un pays qui produit chaque année des masses gigantesques d’ingénieurs et considère les semi-conducteurs comme une question de souveraineté nationale ne reste pas éternellement immobile devant une interdiction. En décembre 2025, Reuters a révélé que la Chine avait construit à Shenzhen un prototype national de machine EUV, encore très loin de la maturité industrielle d’ASML mais suffisamment avancé pour générer de la lumière EUV ; l’objectif chinois évoqué était de produire des puces avec ces équipements autour de 2028-2030.

Voilà exactement le mécanisme que j’observe depuis quarante ans. L’embargo produit parfois l’industrie qu’il voulait empêcher. Pas immédiatement. Pas sans retard. Pas sans coûts gigantesques. Mais lorsqu’une puissance considère qu’une dépendance est existentielle, elle finit par mettre des moyens démesurés pour la supprimer.

Et la Chine travaille simultanément une autre voie. Si je ne peux pas réduire suffisamment vite la taille du transistor, je peux repenser l’architecture du système.

Empiler, rapprocher, réduire la distance parcourue par les données, augmenter la bande passante entre processeurs, travailler les chiplets, le packaging avancé, les supernodes, la mémoire et les interconnexions.

C’est précisément ce que Huawei présente désormais sous le nom de “Tau Scaling Law”, associée à son architecture LogicFolding : ne plus attendre toute l’augmentation de puissance de la seule miniaturisation, mais travailler la circulation de l’information à l’intérieur du système. Huawei vise à terme des densités équivalentes aux futures générations de pointe, mais ces annonces restent pour l’instant des objectifs industriels qui devront être démontrés.

Je trouve cette histoire extraordinaire. Parce qu’elle rejoint presque exactement ce que j’ai appris avec les réseaux. Lorsque le processeur ne peut plus simplement devenir deux fois plus petit, la relation entre les processeurs devient le problème.

Encore une fois : le point atteint sa limite.

Alors la valeur passe dans le réseau.

C’est là que la loi de Metcalfe rejoint, métaphoriquement au moins, la fin progressive de la facilité offerte par la loi de Moore. La puissance n’est plus seulement contenue dans chaque nœud. Elle vient de la manière dont les nœuds communiquent.

C’est toute mon histoire. Groupe Serveur. Netnobility. Artprice. L’intelligence artificielle. Toujours la relation. Toujours le réseau. Et c’est pourquoi je pense que la dictature du nanomètre ne durera pas éternellement. Je ne dis pas que TSMC cessera d’être stratégique demain matin. Ce serait absurde.

TSMC a engagé la production en volume de sa génération N2 et prépare A14, dont la production en volume est annoncée pour 2028. Je dis autre chose. La valeur stratégique absolue de Taïwan ne peut pas reposer éternellement sur l’hypothèse que personne d’autre ne saura fabriquer ou contourner la fabrication des puces les plus avancées.

Toute rente technologique produit ceux qui cherchent à la détruire. Et lorsqu’il s’agit de souveraineté américaine ou chinoise, les moyens deviennent presque illimités. Voilà pourquoi je regarde Taïwan avec une temporalité chinoise. Pas six mois. Pas la prochaine élection. Dix ans. Vingt ans. Trente ans.

Qu’arrive-t-il lorsque les États-Unis possèdent plusieurs capacités TSMC sur leur territoire ?

Lorsque la Chine possède sa propre lithographie avancée ?

Lorsque les architectures tridimensionnelles et les chiplets réduisent l’importance du seul nœud de gravure ?

Lorsque le silicium lui-même commence à rencontrer ses limites physiques ?

À ce moment, le « bouclier de silicium » change de nature. Et la géopolitique avec lui.

Je ne transforme pas pour autant cette évolution en prédiction certaine d’une réunification pacifique. Je pense qu’une intégration sans guerre reste possible et qu’elle correspondrait à une logique chinoise de temps long ; mais une guerre, un blocus, une crise politique ou au contraire le maintien durable du statu quo restent également possibles. C’est précisément parce que personne ne connaît l’issue que Taïwan demeure l’un des points les plus dangereux du système mondial.

Et autour de l’île se trouve l’appareil militaire américain en Indo-Pacifique. Bases au Japon. Corée du Sud. Guam. Philippines et accès renouvelés. Forces navales. Alliances. Australie. La Chine regarde cette géographie comme un encerclement stratégique. Je ne reprendrai pas ici le chiffre de « 110 bases autour de Taïwan » comme un fait établi sans inventaire homogène permettant de le démontrer. Mais la réalité stratégique est incontestable : la présence militaire américaine et alliée dans le Pacifique occidental est considérable.

Inversement, il serait désormais trop simple de dire que la Chine ne possède qu’une seule implantation militaire extérieure. Djibouti demeure sa première base militaire outre-mer officiellement reconnue, mais Pékin a depuis développé d’autres formes d’accès, de soutien et de présence à l’étranger. La différence d’échelle avec le réseau mondial américain reste néanmoins immense.

C’est cette asymétrie qu’il faut regarder depuis Pékin. Je dis souvent à mes interlocuteurs occidentaux : inversez la carte. Imaginez des bases militaires chinoises au Canada. Au Mexique. Dans les Caraïbes. Puis demandez-vous comment Washington lirait cette géographie. Cela ne justifie aucune guerre. Cela permet simplement de comprendre comment l’autre regarde le monde. Et comprendre n’est jamais approuver. C’est une règle fondamentale de la géopolitique.

Il existe enfin une dernière dimension qui relie Taïwan à toute ma réflexion sur la Chine. Hong Kong. Je ne dis pas que Hong Kong et Taïwan sont juridiquement ou politiquement identiques. Ils ne le sont absolument pas. Mais Pékin regarde nécessairement les deux dans son histoire longue de l’unité chinoise. La rétrocession de Hong Kong en 1997 avait institué « un pays, deux systèmes ». Taïwan observe ce qui s’est passé ensuite à Hong Kong. Et cette observation nourrit évidemment sa propre méfiance envers toute proposition de rapprochement institutionnel avec Pékin. C’est une donnée que la Chine elle-même ne peut ignorer.

Voilà pourquoi la question taïwanaise ne peut pas être résolue par un simple slogan historique. Elle possède désormais plus de soixante-dix ans de trajectoire politique propre. Une démocratie. Une identité civique. Une économie extrêmement développée. Une industrie mondiale. Et une génération entière qui n’a jamais vécu sous l’autorité de Pékin. La Chine possède donc le temps. Mais le temps travaille également Taïwan. C’est cela qui rend l’équation vertigineuse.

Et la Demeure du Chaos devait évidemment enregistrer cette confrontation.

Les dirigeants chinois. Les dirigeants taïwanais. Les figures américaines.

Les cartes. Les réseaux. Les processeurs.

La Chine. Les routes maritimes. L’Asie.

Parce qu’ici encore, la géopolitique n’est pas une abstraction. Elle finit dans la matière. Dans un wafer de silicium. Dans une machine EUV. Dans un data center. Dans une carte graphique. Dans le processeur qui fait fonctionner une intelligence artificielle. Je trouve cela presque magnifique intellectuellement.

Pendant des siècles, les puissances se sont battues pour des mines d’or. Du charbon. Du pétrole. Des détroits. Des terres agricoles. Nous continuons évidemment à nous battre pour tout cela. Mais nous avons ajouté une nouvelle ressource stratégique : la capacité de graver de l’intelligence computationnelle dans la matière.

Quelques nanomètres.

Voilà parfois ce qui sépare aujourd’hui une puissance souveraine d’une puissance dépendante. Mais cette frontière elle-même commence à bouger. Parce que nous arrivons aux limites du silicium. Parce que l’architecture reprend de l’importance. Parce que la Chine contourne. Parce que les États-Unis relocalisent. Parce que TSMC se mondialise. Parce qu’ASML n’est plus seulement une entreprise néerlandaise : elle est devenue un verrou stratégique de l’ordre technologique mondial. Et parce que derrière chaque transistor existe désormais une question de souveraineté.

C’est cela que j’appelle la dictature du nanomètre. Elle a produit la puissance extraordinaire de Taïwan. Elle contribue aujourd’hui à sa protection. Je doute qu’une domination technologique de cette nature soit éternelle. Le nanomètre pourrait un jour cesser d’être le centre de l’équation. Alors il faudra regarder ce qui restera.

La Chine.

Taïwan.

Les États-Unis.

Le détroit.

Et cette vieille question que la technologie aura retardée sans jamais parvenir à l’effacer :

À qui appartient politiquement l’espace lorsque la matière qui le rendait indispensable a changé de valeur ?

Pensée & dialogue humain : Thierry | Rédaction : 100 % IA

Page de lecture 68 sur 101