ARCANE 63 / ~12 MIN DE LECTURE / PAGES SOURCE 923–935
Ukraine : la tranchée, le drone et l’algorithme
La Demeure du Chaos, sismographe du monde
Il existe une image de la guerre en Ukraine qui me paraît résumer à elle seule une partie de la tragédie du XXIe siècle.
Un homme est au fond d’une tranchée. Il a froid. Il est couvert de boue. Il dort sous terre. Il souffre de maladies de peau, d’épuisement, de traumatismes, de cette même usure psychique que les médecins militaires observaient déjà chez les soldats de 1914-1918.
Autour de lui, la terre est retournée par l’artillerie. À certains endroits, lorsque l’on retire les véhicules modernes et les antennes, la photographie pourrait presque avoir été prise il y a cent dix ans.
Et quelques mètres au-dessus de cet homme vole une machine équipée d’une caméra, reliée à un opérateur parfois situé très loin, capable de le repérer, de le suivre, de transmettre ses coordonnées et, dans certains cas, de venir elle-même le tuer.
La tranchée et l’algorithme occupent désormais le même champ de bataille. C’est cela qui m’intéresse dans la guerre russo-ukrainienne. Elle ne représente pas simplement une guerre moderne. Elle superpose plusieurs âges de la guerre.
L’artillerie de masse. Les mines. Les tranchées. Le froid. L’infanterie. Puis les satellites, le renseignement électronique, les communications numériques, l’imagerie, les systèmes de brouillage, les algorithmes et surtout les drones.
J’observe les drones depuis très longtemps. Bien avant que l’Ukraine ne transforme leur emploi militaire en spectacle quotidien, j’avais compris que ces machines allaient modifier profondément plusieurs métiers. J’avais suivi avec beaucoup d’attention, dès le milieu des années 2000, les débats qui se développaient, jusque dans les travaux du Sénat, autour des drones.
Nous avions nous-mêmes expérimenté les premiers appareils avec des professionnels de l’image. J’étais pilote. Je connaissais l’hélicoptère. Je savais donc immédiatement ce que représentait une machine volante qui supprimait le pilote embarqué.
Les premiers drones que nous utilisions étaient pourtant presque dérisoires au regard de ceux d’aujourd’hui. Ils pouvaient coûter cinquante ou cent mille euros. Leur autonomie était ridicule. Une vingtaine de minutes parfois.
Les systèmes anticollision étaient primitifs ou inexistants. Une branche pouvait mettre fin au vol. Il fallait apprendre à piloter une machine qui n’avait pratiquement aucune intelligence de son environnement. Et pourtant je savais déjà que quelque chose venait de basculer.
L’hélicoptère exige un pilote. Une maintenance lourde. Du carburant. Des heures de formation. Une réglementation extrêmement stricte. Et surtout il transporte avec lui le risque humain. Le drone déplace ce risque.
Cette transformation allait bouleverser l’économie de l’image aérienne. Une grande partie des missions autrefois réalisées en hélicoptère pouvait progressivement être accomplie par des appareils beaucoup moins coûteux.
Des entreprises entières ont dû se transformer ou disparaître. Les hélicoptères ont évidemment conservé des fonctions irremplaçables : secours en montagne, SAMU, transport spécialisé, certaines opérations techniques ou militaires.
Mais pour une part considérable de l’image aérienne, le monde avait changé. Je regardais cette mutation avec un intérêt vertigineux parce qu’elle confirmait une règle que je connaissais déjà depuis Groupe Serveur : lorsqu’une technologie réduit brutalement le coût d’une capacité, elle ne modifie pas seulement l’outil ; elle recompose l’économie qui vivait autour de cette capacité.
Puis les Chinois sont arrivés avec une puissance industrielle extraordinaire. DJI est devenu un acteur mondial. En France, Parrot avait possédé une avance remarquable. J’ai suivi cette entreprise avec énormément d’attention, jusqu’à envisager à une époque une participation importante.
Mais la compétition industrielle mondiale a changé d’échelle. Et aujourd’hui le paradoxe européen est saisissant : nous découvrons militairement l’importance stratégique d’un secteur dont nous avions pourtant possédé très tôt une partie des compétences civiles.
La guerre en Ukraine a fait exploser toutes les catégories. Un drone n’est plus seulement un appareil aérien. Il peut être une caméra. Un relais. Un observateur d’artillerie. Un brouilleur. Un leurre. Un appareil de reconnaissance. Une munition rôdeuse. Un vecteur FPV. Un système naval. Un appareil autonome ou semi-autonome.
Et cette diversité modifie le rapport économique de la guerre. Un matériel relativement peu coûteux peut contribuer à neutraliser un équipement infiniment plus cher. Voilà l’asymétrie.
Pendant des décennies, la puissance militaire s’est en partie mesurée au prix et à la sophistication des plateformes. Un char. Un avion. Un hélicoptère. Un navire. Le drone introduit une autre géométrie : combien coûte la destruction de ce qui m’a coûté cent fois, mille fois davantage ?
C’est une question économique autant que militaire. Et elle produit une accélération extraordinaire de l’innovation. Ukrainiens et Russes modifient leurs systèmes en permanence.
Une contre-mesure apparaît. L’adversaire cherche immédiatement son contournement. Brouillage. Changement de fréquence. Navigation différente. Autonomie accrue. Vision nocturne. Intelligence embarquée.
Puis apparaît ce qui semble presque être un retour en arrière : le fil. Des drones FPV sont désormais reliés par fibre optique. Dans un champ de bataille saturé de guerre électronique, la liaison physique redevient une réponse à la sophistication du brouillage.
Je trouve cette inversion redoutable. Nous avons passé des décennies à supprimer les câbles. Et voici que le champ de bataille réintroduit le fil précisément parce qu’il devient difficile à brouiller par radio. Le très ancien revient protéger le très moderne.
J’avais moi-même réfléchi bien avant cette guerre aux drones captifs autour de la Demeure du Chaos. Un appareil relié physiquement peut rester en vol très longtemps si l’énergie lui arrive depuis le sol et transmettre en permanence son image par le câble.
Dans un cadre civil et réglementaire approprié, le principe m’intéressait pour la surveillance du site : un drone rôdeur, non armé, complémentaire des dizaines de caméras déjà présentes, capable de regarder l’architecture sous un angle différent.
Encore une fois, je ne voyais pas seulement le drone comme un objet. Je regardais l’infrastructure autour de lui. Énergie. Transmission. Position. Autonomie. Résistance aux perturbations.
La guerre ukrainienne pousse aujourd’hui ces questions jusqu’à leurs conséquences les plus terribles. Un homme peut entendre un drone arriver et savoir qu’il est peut-être personnellement recherché. C’est une expérience de guerre psychologiquement nouvelle.
L’obus tue statistiquement. Le drone peut sembler regarder avant de tuer. Il suit. Il change de direction. Il descend. Il peut poursuivre un véhicule ou chercher l’ouverture d’un abri.
Pour le soldat qui le voit arriver, la machine acquiert presque une intention. Cette personnalisation apparente de la menace produit une terreur particulière. Et les vidéos circulent. Nous assistons parfois depuis nos écrans à la dernière minute de la vie d’un homme.
Je trouve cette banalisation extrêmement inquiétante. La guerre devient contenu. Un drone poursuit un soldat. La vidéo est montée. Diffusée. Commentée. Partagée. Parfois presque consommée comme une séquence de jeu vidéo.
C’est exactement la question que je posais avec Daech : que devient notre rapport à la violence lorsque sa mise en image est intégrée au processus qui la produit ?
Le drone ne vient pas filmer la guerre après coup. Sa caméra fait partie de l’arme. Elle sert à viser. Elle sert simultanément à documenter. Et cette documentation devient ensuite propagande, preuve militaire, renseignement, contenu médiatique ou spectacle.
La caméra et le projectile ont fusionné.
C’est une rupture anthropologique.
J’avais depuis longtemps pressenti cette fusion dans la Demeure du Chaos. J’y ai construit des sculptures de drones et d’oiseaux dès les années 2000. Un immense oiseau porte notamment la caméra en son centre.
Je pensais déjà que l’une des directions naturelles de ces machines serait le biomimétisme. L’oiseau possède plusieurs millions d’années d’avance évolutive sur notre aéronautique. Sa forme. Ses déplacements. Sa discrétion. La manière dont il utilise les masses d’air.
Pourquoi le drone resterait-il éternellement un petit hélicoptère à quatre bras ? La machine finira nécessairement par apprendre de la faune. Et plus elle ressemblera au vivant, plus une autre frontière deviendra difficile : celle qui permet de distinguer l’observateur naturel de l’observateur artificiel.
C’est là que le drone rejoint l’algorithme. Parce que le véritable changement n’est pas seulement que l’appareil vole sans pilote embarqué.
Le changement décisif arrivera lorsque l’homme n’aura plus besoin de décider chacune de ses micro-actions.
Détection. Classification. Navigation. Évitement. Choix d’itinéraire. Coordination d’essaim. Reconnaissance de formes. Nous entrons progressivement dans une guerre où une partie du temps de décision est déléguée à la machine.
C’est précisément ce qui rend l’Ukraine tellement observée par les états-majors du monde entier. Ce conflit constitue tragiquement un laboratoire grandeur nature de technologies militaires nouvelles. Les industriels observent. Les armées observent. Les services observent.
Des systèmes occidentaux, russes, ukrainiens et d’autres origines sont confrontés à un environnement où l’adversaire apprend lui aussi. Et c’est là que quelque chose me révolte.
Derrière les retours d’expérience, les salons d’armement, les statistiques d’efficacité et les nouveaux contrats existent des hommes qui meurent. Un industriel peut demander :
Comment notre système s’est-il comporté ?
Le soldat, lui, était à l’intérieur de la réponse.
Il faut toujours remettre cette réalité humaine au centre. Sinon, nous transformons la guerre en banc d’essai. Et c’est précisément ce que je refuse.
Je comprends parfaitement la nécessité pour une armée d’apprendre. Mais je refuse que le vocabulaire technologique nous fasse oublier ce qu’est l’expérimentation lorsqu’elle se déroule dans une guerre réelle.
Le retour d’expérience est écrit avec des corps.
C’est là que l’Ukraine devient pour moi l’une des guerres les plus paradoxales de notre époque. Les technologies les plus avancées coexistent avec des conditions de vie qui rappellent la Première Guerre mondiale.
Des hommes vivent sous terre. Ils creusent. Ils consolident. Ils ont froid. Ils attendent. L’artillerie frappe. Les mines ferment le terrain. La boue immobilise.
Les blessés présentent des traumatismes physiques et psychiques qui rappellent les descriptions anciennes des guerres industrielles. Puis un terminal satellite apparaît dans l’abri. Un opérateur regarde une image thermique. Un drone décolle. Un algorithme contribue à identifier une forme.
1916 et 2026 peuvent se trouver à cinquante mètres l’un de l’autre.
C’est une collision temporelle extraordinaire. Et elle dit quelque chose de terrible sur le progrès.
Nous avons progressé dans notre capacité à voir. À communiquer. À calculer. À frapper. Mais le corps humain au fond de la tranchée reste pratiquement le même. Il a froid de la même manière. Il saigne de la même manière. Il a peur de la même manière. La technologie transforme la guerre beaucoup plus vite qu’elle ne transforme celui qui doit la subir.
C’est également pour cela que je refuse de regarder ce conflit uniquement comme Russie contre Ukraine. Il existe évidemment deux États en guerre et une agression russe déclenchée à grande échelle en février 2022. Mais autour du champ de bataille existe une architecture internationale considérable : aide militaire occidentale, renseignement, sanctions, industrie d’armement, soutiens extérieurs à la Russie, compétition technologique.
Le conflit possède donc plusieurs couches simultanées. Et sous ces couches demeure une tragédie particulière : Russes et Ukrainiens ont des liens historiques, linguistiques, familiaux et culturels extrêmement profonds.
Je le vois jusque dans mes propres entreprises. Des salariés russes et ukrainiens peuvent avoir de la famille des deux côtés. Pour eux, la carte géopolitique devient soudain une histoire familiale. Un cousin. Un frère. Une grand-mère. Une ville où l’on allait enfant.
C’est là que le mot « fratricide » prend son sens. Il ne supprime évidemment ni la souveraineté ukrainienne ni la responsabilité de l’État qui a lancé l’invasion à grande échelle. Il décrit une autre réalité : la proximité entre les populations augmente parfois encore la violence de la rupture.
Et au-dessus de cette guerre se trouve le brouillard. Clausewitz parlait du brouillard de la guerre bien avant le satellite, Internet et les réseaux sociaux. Nous aurions pu croire que davantage de capteurs feraient disparaître ce brouillard. C’est presque l’inverse qui s’est produit.
Nous n’avons jamais possédé autant d’images et il n’a jamais été aussi difficile de déterminer immédiatement lesquelles disent la vérité.
HUMINT, SIGINT, OSINT, satellites commerciaux, vidéos Telegram, images de drones, géolocalisation, réseaux sociaux : chacun peut contribuer à documenter le conflit. Chacun peut également être utilisé pour tromper. L’abondance informationnelle ne supprime pas la désinformation. Elle lui offre davantage de matière.
C’est un paradoxe que je connais depuis mes premières banques de données : plus vous possédez de données, plus la qualification de la source devient importante. Et l’intelligence artificielle va encore amplifier ce problème.
Une image pourra être authentique. Modifiée. Générée. Sortie de son contexte. Datée faussement. La guerre cognitive rejoindra complètement la guerre cinétique. L’Ukraine nous donne déjà les prémices de ce monde.
Il existe enfin une autre conséquence de cette guerre qui m’intéresse particulièrement parce qu’elle rejoint toute mon histoire industrielle : l’énergie. L’Europe, et particulièrement l’Allemagne, avait construit une partie de sa compétitivité industrielle sur un accès important au gaz russe.
La rupture de cette relation, les sanctions, la destruction des gazoducs Nord Stream et la recomposition des approvisionnements ont produit un choc majeur. Je connais physiquement ce que signifie le prix de l’énergie.
J’ai vécu enfant les chocs pétroliers dans une famille qui possédait une activité pétrochimique. Plus tard, j’ai moi-même dû travailler sur cette industrie. Dans un complexe pétrochimique, l’énergie peut représenter une part déterminante des coûts.
Lorsque son prix explose, ce n’est pas une ligne abstraite dans un rapport économique. C’est la compétitivité même de l’usine qui bascule. J’ai également travaillé sur les matières premières et la base Cyclope. Brent. WTI. Gaz.
Je regarde donc la guerre en Ukraine également par cette chaîne de conséquences. Une explosion sur un pipeline dans la Baltique peut finir quelques mois plus tard dans le prix de revient d’un produit chimique allemand. Puis dans la décision d’un industriel de réduire sa production. Puis dans l’emploi. La géopolitique entre dans la matière.
Voilà pourquoi j’avais peint Nord Stream 1 et Nord Stream 2. Un gazoduc est une sculpture géopolitique gigantesque. De l’acier posé au fond de la mer relie deux économies et crée simultanément une dépendance réciproque.
Celui qui ne voit qu’un tuyau ne comprend rien. Il faut voir les contrats, l’énergie, l’industrie, la Russie, l’Allemagne, les États-Unis, l’Europe et la souveraineté. La destruction d’une infrastructure de cette nature n’est donc jamais seulement un événement technique. Elle reconfigure un rapport de forces.
Et l’Allemagne, puissance industrielle par excellence, se retrouve devant une transition extraordinairement difficile, cumulant transformation énergétique, compétition chinoise, mutation automobile et conséquences économiques de la guerre.
Je veux cependant éviter les causalités trop faciles. Toutes les difficultés allemandes ne viennent évidemment pas de l’Ukraine, pas davantage que Fukushima n’explique seul toute la politique énergétique allemande.
Mais le conflit a agi comme un accélérateur brutal de vulnérabilités préexistantes. C’est exactement ainsi que fonctionnent les grandes crises. Elles ne créent pas toujours la fissure. Elles révèlent celle qui existait déjà.
Et c’est là que je reviens à la Demeure du Chaos. Les drones sont déjà là depuis vingt ans. Les oiseaux-machines. Les caméras. Les sculptures. Les réseaux. Les cartes.
Puis sont arrivés Ianoukovitch, Tymochenko, Klitschko, Porochenko, Zelensky, Poutine, les généraux, les dirigeants de l’OTAN, Nord Stream, les images du Donbass et celles de la guerre. Encore une fois, je n’ai pas fabriqué cette géopolitique pour les besoins du livre. Le livre retrouve une géopolitique que les murs avaient déjà enregistrée.
Et lorsque je regarde aujourd’hui mes anciens drones sculptés dans la Demeure du Chaos, leur signification a changé. Au début, ils parlaient de surveillance, de vision, de mutation technologique, de biomimétisme. Après l’Ukraine, ils parlent également de mort.
L’œuvre n’a pas bougé. L’Histoire autour d’elle l’a chargée d’une nouvelle strate. C’est cela que j’appelle une œuvre d’art vivante. Elle n’a pas besoin d’être repeinte pour continuer à changer. Le monde travaille sur elle.
La guerre en Ukraine est donc pour moi beaucoup plus qu’une nouvelle guerre européenne. Elle est le lieu où plusieurs époques militaires se sont télescopées.
La tranchée du grand-père.
Le drone du petit-fils.
L’artillerie industrielle.
Le satellite.
La boue.
La fibre optique.
Le soldat qui grelotte.
L’algorithme qui calcule.
Et, entre les deux, cette vieille permanence que toute notre technologie n’a jamais réussi à abolir : à la fin, c’est toujours un corps humain qui reçoit la guerre.
Pensée & dialogue humain : Thierry | Rédaction : 100 % IA
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