ARCANE 75 / ~16 MIN DE LECTURE / PAGES SOURCE 1184–1202

Écrire avec le mouvement

Films, images et transmission


À partir d’un certain moment, la caméra cesse d’être seulement un œil. Elle devient une manière d’écrire.

Avec 999, nous avions construit un parcours filmique dans la Zone. Avec les regards extérieurs, nous avions accepté que d’autres caméras produisent leurs propres lectures. Avec les réseaux sociaux, le visiteur était devenu lui-même média.

Ici, une étape supplémentaire est franchie : le point de vue cesse d’être limité à la hauteur et aux trajectoires du corps humain.

L’œil quitte le sol.

Il monte et traverse.

Il accélère, ralentit et adopte des trajectoires qu’aucun visiteur ne pourrait physiquement suivre.

Et, ce faisant, il révèle des structures que l’œuvre possédait déjà, mais qui étaient restées partiellement invisibles à celui qui marchait à l’intérieur.

Le drone a changé ma manière de voir la Demeure du Chaos.

Je ne veux pas dire qu’il m’a appris ce que j’avais conçu. La cosa mentale demeure évidemment première. J’avais pensé les perspectives, les masses, les alignements, les répétitions, les signes et les relations.

Mais l’expérience du sol impose une limitation physique très simple : l’homme est pris à l’intérieur de la géographie qu’il regarde.

Il voit devant lui. Il tourne. Il mémorise. Il recompose mentalement.

Il ne peut pas, dans le même instant, embrasser les neuf mille mètres carrés depuis une position verticale située au-dessus du site.

Le drone crée ce regard.

Et ce regard est étrange parce qu’il se rapproche simultanément de la carte, du satellite, de l’oiseau et de la machine.

Depuis le sol, la Demeure du Chaos peut paraître faite d’une succession extrêmement dense d’événements.

Depuis le ciel, des structures répétitives apparaissent : des axes, des répartitions, des masses, des correspondances entre des interventions qui, dans la marche, étaient séparées par plusieurs minutes de déplacement.

J’ai découvert là quelque chose qui m’a profondément intéressé : une œuvre peut être rigoureusement pensée sans que l’auteur ait physiquement accès à tous les points de vue sous lesquels sa rigueur deviendra ensuite démontrable. Ce n’est pas un paradoxe.

L’architecte construit à partir de plans qu’il ne peut jamais habiter simultanément sous toutes leurs vues. Le compositeur écrit une polyphonie qu’il ne peut pas chanter seul dans toutes ses voix. Le mathématicien peut décrire un objet qui excède toute représentation intuitive immédiate.

Le drone ajoute simplement une nouvelle projection.

Et cette projection s’est révélée d’une puissance extraordinaire pour la Demeure du Chaos. Je savais que l’œuvre n’était pas désordonnée. Je savais que son chaos était construit. Mais voir apparaître depuis le ciel une géographie lisible produisait une forme de vérification supplémentaire. Ce qui était auparavant éprouvé par la marche pouvait maintenant être regardé presque comme un schéma.

À partir de là, le drone cesse d’être seulement documentaire : son point de vue entre dans le processus de composition. Si je photographie une sculpture après sa réalisation, la caméra documente principalement quelque chose qui existait avant elle. Mais si je commence à concevoir en sachant que je pourrai ensuite vérifier la relation entre plusieurs masses depuis un point de vue aérien, le regard du drone entre dans le processus de création.

Il ne devient pas auteur.

Il devient instrument.

Exactement comme une règle, une boussole, un niveau laser, un logiciel de modélisation ou un cahier de laboratoire peuvent devenir des instruments de conception. La caméra aérienne produit une information spatiale qui revient vers la cosa mentale.

Je conçois.

Je réalise.

Le drone me restitue un autre point de vue.

Je découvre éventuellement une tension, un alignement, une densité ou une rupture qui n’étaient pas suffisamment perceptibles depuis le sol.

Puis je peux décider.

La boucle est complète.

C’est une autre forme du cerveau hors du crâne.

Le corps biologique ne peut pas voler ; l’instrument lui donne temporairement un regard qui n’est pas le sien. L’histoire humaine est remplie de cette augmentation perceptive.

Le microscope donne accès au trop petit, le télescope au trop lointain, le sonar à ce que l’œil ne voit pas sous l’eau, le scanner à l’intérieur du corps.

Le drone donne accès à une géographie du proche qui était paradoxalement invisible parce que nous étions trop près.

Cette idée m’a toujours intéressé : parfois, pour mieux voir ce qui se trouve devant nous, il faut s’en éloigner.

Nous retrouvons encore la montagne de mon enfance.

Le problème n’était jamais uniquement de regarder davantage. Il fallait changer de position. Le drone réalise physiquement ce déplacement. Et le passage à la 4K a renforcé encore cette capacité. La haute définition ne signifie pas simplement une image plus belle. Elle permet de conserver simultanément le territoire et le détail.

C’est une propriété importante pour une œuvre fractale.

Lorsque l’on survole une zone, on peut percevoir la composition générale tout en gardant suffisamment d’information pour retrouver ensuite une fresque, un signe, une surface.

Le grand et le petit commencent à coexister.

Cela rejoint exactement ce que j’ai dit sur les fractales : la structure générale doit pouvoir réapparaître à plusieurs échelles.

La vidéo aérienne s’apparente ainsi à un outil de lecture scientifique de l’œuvre. Elle peut montrer des relations que les mots auraient beaucoup de mal à expliquer. C’est également pour cette raison que les vues zénithales ont joué un rôle si important dans les études architecturales et patrimoniales.

Une vue du ciel retire temporairement la perspective humaine habituelle et transforme le site en graphe, presque en écriture.

Les bâtiments deviennent formes.

Les chemins deviennent lignes.

Les sculptures deviennent points ou masses.

La végétation devient réseau.

L’œuvre devient cartographie.

Or une cartographie n’est jamais neutre. Elle sélectionne un point de vue capable de rendre certaines relations visibles. Ce qui est extraordinaire avec le drone, c’est que cette cartographie acquiert une mobilité propre.

On ne regarde plus une vue aérienne fixe.

On la traverse.

Le mouvement introduit du temps dans la carte. La caméra peut descendre du territoire vers le détail, remonter, tourner autour d’une sculpture, passer au-dessus d’un mur, révéler soudain ce qui se trouvait derrière. Cette continuité change profondément la perception.

Une photographie aérienne dit : voici l’organisation.

Une trajectoire filmée dit : voici comment une organisation peut devenir passage.

C’est là que j’ai commencé à parler d’écriture avec le mouvement. Le mot « écrire » n’est pas choisi par effet de style.

Un mouvement de caméra possède une syntaxe.

Il a un commencement, une direction, une vitesse, une inflexion, un arrêt éventuel. Il peut préparer une révélation, retarder une information, relier deux éléments. Il peut créer une phrase visuelle.

Prenons un exemple très simple : si le drone survole une masse métallique puis monte progressivement jusqu’à faire apparaître derrière elle l’ensemble du site, la relation entre l’œuvre locale et l’Œuvre d’Art Totale est produite par le mouvement lui-même.

Aucun commentaire n’est nécessaire.

Le mouvement ne pense pas à la place du regardeur ; il organise la transition par laquelle une relation devient perceptible.

Le cinéma le savait évidemment depuis toujours. Un travelling, un panoramique, un raccord produisent du sens. Mais le drone introduit une liberté de trajectoire qui aurait autrefois demandé des moyens considérables : grue, hélicoptère, câbles, rails complexes.

L’appareil léger libère la caméra de beaucoup de contraintes.

Et lorsqu’un médium se libère techniquement, une question artistique apparaît immédiatement :

Que faire de cette liberté ?

Le danger est évident : faire voler la caméra pour le simple plaisir de montrer qu’elle vole. Produire de belles images aériennes qui n’ajoutent rien au sens.

J’ai toujours détesté le gadget technologique.

Une technologie ne m’intéresse que lorsqu’elle ouvre une perception impossible auparavant. Le drone devait donc être intégré à la grammaire de la Demeure du Chaos, pas imposer sa propre virtuosité.

La trajectoire devait servir la structure.

C’est la même discipline que pour un matériau. On peut être attiré par une soudure, un métal, un logiciel, une caméra. Si cet attrait devient le sujet, l’œuvre disparaît derrière la technique. La technique doit s’effacer suffisamment pour que son augmentation perceptive apparaisse comme naturelle.

C’est cela, pour moi, la maîtrise.

La virtuosité réelle ne crie pas : regardez ce que je sais faire.

Elle produit une évidence.

Intrusion nocturne travaille presque à l’autre extrémité du spectre.

Si le drone donne une vision surplombante et presque cartographique, la nuit retire au contraire une partie de la visibilité. C’est cette soustraction qui m’intéresse.

La Demeure du Chaos n’est jamais exactement la même œuvre de jour et de nuit.

Le jour donne la profondeur, les textures, les relations lointaines, la couleur naturelle. La nuit détruit une partie de cette continuité et reconstruit l’espace par fragments.

Une lumière apparaît tandis qu’une autre disparaît.

Une surface émerge du noir.

Une fresque devient presque un visage flottant.

Le visiteur perd les repères qu’il utilisait quelques heures auparavant.

C’est une autre Zone.

Et le terme « intrusion » contient volontairement cette sensation.

La caméra ne semble plus visiter un lieu préparé pour elle. Elle entre presque clandestinement dans un organisme endormi. Même lorsque cette impression est construite, elle modifie la relation du spectateur.

La visite de jour possède quelque chose de social. On marche dans un espace ouvert, avec d’autres visiteurs.

La nuit réintroduit la solitude.

Elle rend certaines choses inquiétantes non parce qu’elles auraient changé, mais parce que le cerveau complète ce qu’il ne voit plus.

Le hors-champ gagne considérablement en puissance.

C’est particulièrement intéressant pour une œuvre qui travaille précisément le Blind Spot, l’angle aveugle.

Dans l’obscurité, l’angle aveugle cesse d’être seulement conceptuel. Il devient presque physique.

On sait qu’il existe quelque chose derrière la limite de la lumière, mais on ne sait pas quoi.

La caméra avance.

Le spectateur attend.

Cette attente produit une intensité que la pleine visibilité supprimerait. La nuit introduit alors une question philosophique : que devient la connaissance lorsque la visibilité demeure incomplète ?

Nous associons facilement connaissance et lumière. Les Lumières elles-mêmes ont fait de la visibilité une métaphore de la raison. Mais une grande partie de notre cognition se construit aussi dans l’incomplétude. Nous n’avons jamais toutes les informations. Nous avançons avec des zones obscures.

L’intelligence n’est donc pas, à mes yeux, la suppression totale de l’ombre. Elle réside aussi dans la capacité à ne pas inventer n’importe quoi dans ce que l’on ne voit pas. Intrusion nocturne peut faire éprouver cette limite sans aucun discours.

La caméra montre peu.

Le cerveau travaille davantage.

C’est une loi perceptive particulièrement puissante.

Elle rejoint d’ailleurs la transmission initiatique de 999 : ne pas donner immédiatement toute la carte.

Laisser une part d’inconnu.

Mais il y a ici un élément supplémentaire que je rapproche de l’inframince, au sens duchampien du terme. Le mot même me plaît parce qu’il évoque quelque chose situé sous la masse visible, comme l’infrason se situe sous le seuil ordinaire de perception auditive.

Il existe dans une œuvre monumentale des forces que le regard ne mesure pas immédiatement.

Une masse peut être ressentie sans être entièrement vue. Une architecture peut produire une pression. Une image peut travailler sous le seuil conscient.

La nuit amplifie ces phénomènes.

On ne reçoit plus l’objet par toutes ses informations visuelles. On reçoit une présence. C’est presque le contraire de la haute définition du drone. Et j’aime précisément cette opposition.

D’un côté, augmenter extraordinairement l’information disponible. De l’autre, en retirer pour voir ce qui subsiste. Les deux expériences disent quelque chose de l’œuvre que le regard ordinaire ne disait pas.

Voilà ce qui justifie un médium nouveau.

Il ne répète pas.

Il révèle.

En vadrouille avait montré, sous un autre angle, jusqu’où une image issue de la Demeure du Chaos pouvait désormais circuler dans les réseaux. Cette question de l’audience, du fragment et du corpus appartient au régime de transmission que nous venons d’examiner. Ici, ce qui m’intéresse est autre chose : ce que la caméra elle-même fait au regard lorsqu’elle change de position, de trajectoire ou de quantité d’information.

La part des anges, enfin, introduit une nuance différente et presque poétique dans ce chapitre de la caméra.

L’expression vient évidemment d’un univers où une part de la matière disparaît au cours de la transformation, comme si quelque chose échappait à celui qui croyait tout maîtriser. Cette image me paraît particulièrement juste pour la Demeure du Chaos.

Filmer une œuvre, c’est toujours en perdre une part.

Nous avons beau multiplier les caméras, les résolutions, les angles, les drones, les travellings, quelque chose demeure hors capture.

La température.

L’odeur.

La sensation de l’échelle.

La fatigue du corps après plusieurs heures. La rencontre imprévue avec un visiteur. Une lumière qui n’existera qu’une seconde. Une pensée qui surgit parce que l’on se trouve réellement là. La part des anges est peut-être cela : Ce que toute médiation abandonne nécessairement au réel.

Je tiens énormément à cette idée parce que notre époque technologique nourrit parfois un fantasme de capture totale. Nous croyons qu’en augmentant suffisamment la résolution, le nombre de capteurs, la précision du scan ou la densité de la banque de données, nous finirons par posséder complètement l’objet. Je n’y crois pas.

Nous pouvons augmenter extraordinairement la mémoire.

Nous pouvons réduire certaines pertes.

Nous pouvons construire un jumeau numérique d’une précision remarquable.

Mais toute représentation reste une représentation.

Il existe toujours une différence entre le monde et le modèle du monde. Cette différence n’est pas, à mes yeux, un simple défaut technique qu’une machine future supprimera nécessairement.

Elle est constitutive de la représentation.

Une carte à l’échelle 1:1 qui reproduirait absolument tout le territoire ne serait plus une carte utile ; elle serait le territoire.

Borges avait vu ce paradoxe.

La Demeure du Chaos aussi nous y confronte.

Une numérisation parfaite au sens absolu exigerait de reproduire non seulement la position de chaque matière, mais son évolution moléculaire, sa température, l’air, la lumière, les visiteurs, les événements futurs.

Autrement dit : refaire le monde.

La part des anges nous protège contre cette hybris.

Elle rappelle que toute transmission est une réduction. Et c’est précisément parce qu’elle réduit qu’elle peut devenir utile.

Le film sélectionne.

La photographie cadre.

Le drone choisit sa trajectoire.

Le jumeau numérique choisit ses variables. L’archive choisit ses métadonnées. Le langage choisit ses mots.

Chaque système gagne une capacité en acceptant une perte. Le problème n’est donc pas de supprimer la perte. Il est de savoir laquelle on accepte. Cette question est centrale pour toute mon œuvre.

Lorsque 999 privilégie la temporalité initiatique, il perd une partie de la liberté de la visite.

Lorsque le drone privilégie la vue globale, il perd une partie de la relation corporelle au sol.

Lorsque Intrusion nocturne privilégie l’ombre, il sacrifie certaines informations visuelles.

Lorsque le réseau privilégie la vitesse de circulation, il réduit le contexte.

Chaque médium possède son angle aveugle.

Aucun corpus, aussi dense soit-il, ne devient l’œuvre. La multiplication des représentations peut renforcer la connaissance à condition de maintenir la différence entre le modèle et ce qu’il modélise.

Je refuse donc qu’un support unique, y compris algorithmique, devienne la représentation définitive de la Demeure du Chaos.

Il faut les additionner sans les confondre.

Les livres.

Les photographies.

Les films.

Les vues aériennes.

Les reportages.

Les témoignages.

Les relevés topographiques.

Le jumeau numérique.

Les procédures et les banques de données.

Aucun n’est l’œuvre. Mais leur croisement permet de construire une connaissance extraordinairement robuste de l’œuvre.

C’est une architecture de triangulation. Nous retrouvons encore ce mot.

Plusieurs représentations imparfaites peuvent, lorsqu’elles sont indépendantes et correctement contextualisées, nous rapprocher beaucoup plus de l’objet qu’une représentation unique prétendument totale.

C’est la méthode commune au renseignement, à la science, au droit et à l’histoire.

Il faut croiser.

Et la caméra est devenue l’une de ces sources.

Mais, à la Demeure du Chaos, elle possède une particularité : elle ne se contente pas toujours de recueillir la réalité. Elle peut participer à l’invention de la forme.

Le drone en est l’exemple le plus net.

Lorsque je peux voir la composition depuis le ciel, cette vue peut informer une décision future. La caméra est alors comparable au miroir dans l’atelier du peintre.

Pendant des siècles, les artistes ont utilisé le miroir pour retourner leur œuvre et voir apparaître des déséquilibres auxquels leur œil s’était habitué.

Le miroir ne crée pas le tableau.

Il donne à l’auteur un autre accès à ce qu’il a créé.

Le drone est un miroir volant.

J’aime énormément cette formulation. Il me rend la Demeure du Chaos sous un angle impossible à mon corps.

Il peut me montrer une erreur.

Il peut me montrer une cohérence dont je n’avais pas encore mesuré toute l’étendue.

Il peut confirmer qu’un geste fonctionne à plusieurs échelles.

Et cette capacité prend une importance considérable pour une œuvre qui se construit sur des décennies. Car le problème de l’habitude est considérable.

Lorsque l’on vit quotidiennement dans un lieu, le cerveau cesse progressivement de voir certaines choses. C’est une propriété utile : sinon nous serions perpétuellement saturés par ce qui nous entoure. Mais pour l’artiste, elle devient un danger. Il faut inventer des techniques de défamiliarisation.

Le regard extérieur en est une.

La photographie en est une.

La nuit en est une.

Le drone en est une.

Changer de médium permet de rendre à l’œuvre une partie de son étrangeté. Nous avons raconté la transmission vers le monde, mais nous avons simultanément raconté quelque chose qui revient vers l’auteur. Chaque média me restitue ma propre œuvre différemment.

Le film me restitue son temps.

Le journaliste me restitue sa réception.

Le visiteur connecté me restitue ses seuils.

Le drone me restitue sa géographie.

La caméra nocturne me restitue son inframince.

Le réseau me restitue sa capacité de propagation.

Le média n’est donc jamais une simple sortie. Il appartient à une boucle.

L’œuvre produit une image. L’image rencontre le monde. Le monde répond.

Cette réponse revient éventuellement dans l’œuvre. Nous avons retrouvé partout cette structure de rétroaction.

C’est celle du vivant.

Un organisme qui n’obtiendrait aucun retour de son environnement ne pourrait pas s’adapter. Une œuvre vivante non plus.

Je dois évidemment rappeler la limite fondamentale : s’adapter ne signifie pas obéir à la réception. La cosa mentale demeure le principe.

Je n’ajoute pas une œuvre parce qu’une vidéo aurait mieux fonctionné avec elle. Je ne modifie pas la Demeure du Chaos pour satisfaire les métriques. Ce serait faire entrer le marché de l’attention dans l’acte conceptuel et renverser l’ordre de création. Mais je peux améliorer la manière de montrer.

Découvrir une vue.

Documenter une structure.

Créer un film qui permettra à quelqu’un de voir ce qui lui était inaccessible.

Cette distinction entre création et médiation est la clé. Elle permet l’ouverture sans dilution. Et elle explique aussi pourquoi je peux accueillir avec intérêt les innovations techniques sans jamais considérer qu’elles prennent possession de l’œuvre.

Le drone est un instrument de défamiliarisation optique. Il me restitue simplement ceci : depuis cette position, l’œuvre se voit autrement. Je peux apprendre de cette restitution sans lui attribuer une intention propre.

La décision demeure humaine.

Cette remarque prend une importance particulière aujourd’hui, lorsque les dispositifs commencent à acquérir des capacités d’analyse algorithmique.

Une caméra peut déjà reconnaître des formes, suivre une trajectoire, stabiliser automatiquement, reconstruire un volume. Demain, elle pourra proposer des cadrages, identifier des récurrences, cartographier des motifs.

À quel moment l’outil commence-t-il à participer cognitivement ?

Pendant longtemps, un instrument augmentait principalement un sens.

Le microscope augmentait l’œil.

Le téléphone augmentait la voix.

Le serveur augmentait la mémoire.

Avec l’intelligence artificielle, l’instrument commence à augmenter également certaines opérations de reconnaissance, de comparaison et de formulation. C’est une mutation qualitative. Mais elle n’arrive pas de nulle part. Tout ce que nous avons raconté prépare cette rencontre.

Le Headquarter avait externalisé la mémoire ; le réseau, la présence ; le drone, le point de vue.

L’IA commencera à externaliser une partie du traitement.

Voilà pourquoi l’arrivée de l’intelligence artificielle dans mon histoire ne peut pas être racontée comme un chapitre technologique ajouté à la fin de cet ouvrage.

Elle est la convergence logique de plusieurs trajectoires anciennes.

Mais avant d’entrer pleinement dans cette mutation, un autre déplacement du regard doit avoir lieu. La caméra nous a appris à voir autrement ; il faut maintenant comprendre ce qui se passe lorsque l’œuvre devient elle-même objet de mesure, d’étude et de preuve.

La question change de nature : non plus seulement Que voyons-nous ?

Mais comment établir ce que nous voyons ?

Pensée & dialogue humain : Thierry | Rédaction : 100 % IA

Page de lecture 79 sur 101